1026 mètres

1026 mètres sous terre à la rencontre d’un homme de la mine….

1026 mètres

Dans ma famille, on est Lorrain d’origine depuis toujours. C’est pas loin de Metz ; c’est l’ancien pays minier. Moi, je suis un ancien des charbonnages de France, un ancien boyau rouge. J’ai commencé dans le métier de mineur parce que ça payait bien. Ça m’a plu tout de suite. C’était un métier dur mais il y avait une telle camaraderie entre les gars, c’était quelque chose de très fort.

A Fréling, Merlebach, Forbach, on tournait à quinze vingt milles bonhommes sur un puits, en cinq huit.

Mais c’est des époques de ma vie que j’évite de parler. J’en parle pas…

En septembre 2003, ils ont fermé le dernier puits de la mine où j’avais travaillé des années. Ils ont pas le droit de faire ça !

Je suis rentré à EDF en reconversion en 1985, quand ils ont commencé à fermer les mines et virer les bonhommes alors qu’il restait plein de charbon. Rien que dans la mine où je travaillais, il restait du charbon pour jusqu’en 2020 et il parle maintenant de faire venir des mineurs de Pologne pour les exploiter.

J’ai quitté la mine en décembre 85.

Juste avant de partir de la mine, j’ai perdu vingt deux copains sur un coup de grisou, vingt deux copains d’un seul coup.

C’était au mois d’août, c’était un poste de matin. Moi, comme quoi il y a un bon dieu quelque part, j’ai loupé le réveil ce matin là. J’avais vingt et quelques années en ce temps là, j’avais fait la fête d’enfer la veille au soir.

A cinq heures, les copains sont descendus. Moi, j’ai pas entendu le réveil.

A dix heures, il y a eu une sonnerie, on a des sonneries spéciales suivant les postes, les accidents, les incendies. Moi, j’ai entendu la sirène, ça m’a réveillé, c’était la sonnerie du puits où je travaillais. C’était la sonnerie pour un accident de fond.

Je me suis levé. J’ai pris ma voiture et je suis descendu pour voir ce qu’il se passait.

C’était dans la veine où je travaillais. C’était un coup de grisou…

Ils ne sont jamais remontés. Ils sont toujours à l’heure actuelle au fond à mille vingt six mètres.

Le grisou, c’est un gaz qui se mélange à l’air, quand il se trouve à neuf pour cent, il explose constamment. Pour l’arrêter, y a pas le choix, faut murer la galerie. C’est pour ça, qu’on peut pas les remonter, ils sont toujours sous terre à mille vingt six mètres, emmurés vivants dans le puits Wouters, le puits cinq.

J’y avais un petit cousin et que des copains.

Ils sont tous morts, un coup de grisou, on s’en sort pas.

Quand il y a l’explosion, ceux qui sont tout près, en tête de taille, ils meurent par le feu, complètement brûlés, ceux qui sont plus loin, en arrière de taille, c’est leurs poumons qui implosent sous l’onde de choc.

Tu pourrais repasser dans la taille, tu retrouverais les gars, assis, en train de bouffer leurs casses dalle, là, tout entier, avec tout l’intérieur détruit.

Sur un coup de grisou, les seuls survivants qu’il y a, c’est ceux qui sont au début de la galerie, quand ils entendent la déflagration, eux, trois kilomètres plus loin, ils ont le temps juste de se sauver, d’évacuer. Mais ceux là, au millimètre près, ils se souviennent des places des copains dans une taille, là ou ils sont morts, emmurés vivants. Parce que nous on les considère toujours comme vivants. On peut pas s’imaginer quelqu’un enterré dans un cimetière puis qu’est pas là. C’est comme pour les marins morts en mer, leur cimetière c’est la mer et nous on a énormément de mineurs qui sont là, morts dans la mine.

La mine, c’est une tombe, une grande tombe et les veuves de mineurs les pleurent comme les veuves de marins pleurent les marins disparus en mer.

A la mine, on avait aussi des kilomètres de galerie avec des tapis roulants, on y convoie le charbon vers un puits d’extraction et tout le charbon tombe dans des concasseurs, c’est des énormes machines qui cassent les blocs de charbon en taille plus petites. On a eu un nombre de collègues qui sont passés là-dedans. On retrouvait le casque ou la ceinture, des boutons…

Une fois, j’étais chef de taille, j’étais avec un petit cousin, on était assez proche, on arrachait le charbon avec une haveuse, c’est une grosse machine en acier avec des dents pour arracher le charbon en tête d’extraction, ça tourne en permanence. A un moment, mon cousin est parti en tête de taille et on a eu un semi éboulement, des blocs de dix, quinze, vingt tonnes. Mon cousin était en tête de front, il est tombé dans la machine, il a fait le roulé  boulé avec les pierres et tout dans les rouleaux. Quand on l’a récupéré derrière, c’était un truc déchiqueté mais le gars était encore vivant, il restait plus rien, il avait plus rien, il restait plus rien, juste le tronc et il râlait.

Et là, la seule chose pour quoi tu te bats, c’est terrible !

C’est que tu penses plus au mec, tu penses à la famille. Parce que le souci des houillères c’était de remonter le gars encore vivant. Parce qu’à partir du moment où le gars remonte encore vivant, tu touches rien, c’est un accident. Parce que tu touches pas pareil si le gars décède au fond sur un accident de fond.

Là, on a empêché les secouristes des houillères d’approcher pour le remonter avant qu’il meurt. On leur aurait mis un coup de pique dans le ventre pour pas les laisser passer.

On a fait un mur de nos corps pour les empêcher de passer.

On a attendu qu’il meure.

Ça a pas duré bien longtemps vu l’état où il était.

On peut pas s’imaginer ce qu’étaient les houillères, ça a son taux de morts. Tu vis avec ça constamment. On vivait avec une moyenne de cinq morts par mois dans les houillères sur l’ensemble du bassin houiller.

Pour se rendre compte de ce que ça représente, faut aller sur place, tu vois une stèle comme 14–18, t’as la même chose pour les morts des houillères, sur un mémorial, il rajoute les noms au fur à mesure.

J’ai vu des autres choses.

J’ai vu des éboulements quand il y avait un accident de fond.

Toi, t’es remonté, t’as fait tes huit heures de taille à gratter comme un cinglé. Là, t’apprends qu’il y a des copains qui sont ensevelis. Tu cherches pas, tu pars, tu redescends. Tu rentres dans une taille, c’est un énorme trou de charbon, tout noir, tu peux pas avoir plus noir que ça.

Là, t’as des copains qui sont là, ensevelis.

On a un repère, une conduite d’air qui passe sur tout le long de la taille, alors tu tapes dessus et les copains qui sont pris, si ils t’entendent, ils tapent dessus à leur tour, tu sais qu’ils sont vivants.

Là, tu grattes, c’est fou mais tu grattes, tu grattes, t’arrêtes pas.

Tu grattes, tu grattes, tu grattes.

Plus t’avance, plus tu tapes, moins ça répond et plus tu grattes.

T’arrives un moment où tu te dis qu’c’est pas possible !

Alors, tu grattes encore plus comme un fou.

Puis tu retrouves les copains…

Morts.

Ils ont plus de doigts aux mains à force de gratter dans le charbon pour se libérer.

C’est un souvenir qu’a plus de vingt ans mais t’y repenses comme ça.

Quand tu descends, quand tu pars le matin, c’est un matin qu’est pas comme les autres, c’est pas comme le gars qui part en usine. Non !

Tu t’attends.

Tu te dis, hier, c’était à coté, aujourd’hui, ça peut être là, demain, là-bas. Au bout d’un moment, tu te dis, c’était pas moi.

C’est pourquoi j’ai un immense respect pour les métiers de la mer. Tu luttes contre la nature mais tu peux rien faire contre la nature, la terre c’est comme la mer sous terre.

Ma femme supportait plus ce boulot là, c’est pour ça que suis parti à EDF.

Sans ça, je ne serais jamais parti, je n’aurai jamais quitté les houillères sans ma femme. Au niveau du métier, au niveau humain, au niveau solidarité, au niveau tout, je ne serais jamais parti.

On était tous pareil, tous des tâcherons, tous des crèves la faim et il faut que ça gagne !

Mais jamais un gagnait plus que les autres quand j’étais chef de taille. On marchait au nombre de bois, c’est à dire à l’avancement. Tous les un mètre vingt, faut boiser pour pas que ça s’éboule. On avançait. On avançait. Au bout d’un moment, on pouvait faire plus, eh! bien non, on s’arrêtait, on envoyait le mousse voir la taille derrière où ils en sont. Il revenait :

-Putain ! Ils en chient.

On arrêtait tout, on allait là-bas leur donner un coup de main et quand on remontait, on avait tous le même rendement. En haut, ils comprenaient pas, pour eux, c’était pas possible qu’il y en ait qui ne travaille pas plus que d’autre.

Quand on remontait, on retrouvait le jour. Après la douche où chaque mineur frottait le dos de son camarade, il y avait une étape entre le jour et la maison. On avait la bière boute qu’on appelait ça. On y allait systématiquement. La bière boute, c’était un espèce de bar tenu par une petite bonne femme grisonnante, comme un bar de marin, avec des œufs cuits durs, de la bière. On se retrouvait en sortie de poste et on buvait notre bière et on parlait et on parlait à chaque jour qu’on retrouvait. On se retrouvait là, le soir, parce que tu peux pas t’en aller comme ça.Tu peux pas !

Chaque journée, elle est gagnée et elle se fête.

C’est quelque chose que je ne retrouverai nulle part ailleurs.

C’est pour ça que quand ils ferment les mines aujourd’hui, c’est comme si les copains restés au fond, ils les ignoraient.

C’est pour ça, des fois, ici, on rencontre des gens, je discute avec quelqu’un et je revois un visage d’un copain que j’avais vu au fond et qui y est mort.

Tu repenses à eux.

Dans les périodes ou je me sens pas bien, ou t’as besoin de réconfort, sur du vivant, je le trouve pas, je le trouve par rapport à ces gens là, par rapport aux morts. Pour eux, j’ai pas le droit de flancher.

On vit pas qu’avec des vivants.

De tout ça, on n’en a jamais parlé et même nos gamins, ils en savent rien.

Je veux que les gens ils piochent là dedans, qu’ils se rendent comptent, qu’ils voient ce que c’était la Mine et les mineurs.

                                                                            Marc, 47 ans.

 

On vit pas qu’avec des vivants

Récit édité dans le Mille et une vies Albin Michel et lu dans Graines de mémoire Spectacle sur la mémoire du travail

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