Manque un papier

Le souhait le plus cher de mon père était de mourir Français.

 

Le souhait le plus cher de mon père était de mourir Français. Mais ce combattant des forces Françaises libres, remercié pour tous ses services rendus à la patrie, parlait médiocrement le français comme le stipule la lettre du ministère des affaires sociales en réponse à la demande de naturalisation qu’il avait faite trois ans plus tôt. Le choc aurait été trop violent pour lui. J’ai caché la lettre de ce refus à mon père. Je lui ai dit qu’il était trop vieux.

Jacques

Texte affiché au musée de l’émigration à Paris

 

Manque un papier !

Mes enfants sont nés en France, ils sont tous Français mais moi je suis toujours Turc.

J’ai demandé la nationalité Française. J’ai pas encore de réponse. Ma dernière demande est du mois de septembre 2006.

J’ai demandé à devenir Français parce que je suis ici depuis 34 ans. Je suis comme le Français maintenant.

Qu’est ce que j’ai à faire en Turquie ?

Même pour l’enterrement j’ai demandé à le faire ici. Qui viendrait visiter ma tombe en Turquie ? Personne.

Là-bas, c’est où je suis né, c’est où j’ai grandi. J’aime bien aller visiter mais j’ai plus personne là bas. Là-bas, c’est des souvenirs.

C’est la France qui m’a donné à manger, c’est la France qui m’a logé.

Moi, j’ai donné mon travail et la France m’a nourri et logé.

Et puis, j’ai eu ma femme et mes enfants, ici, en France. Ma tête est ici avec mes enfants. Mes racines, c’est ici maintenant.

C’est pourquoi j’ai demandé pour être Français.

J’ai pris ma décision il y quelques ans en arrière. J’ai mis mon costume et j’ai été demandé pour être naturalisé.

J’ai commencé mon premier dossier de naturalisation en 2002. Mes enfants m’ont aidé à écrire bien le dossier en Français.

J’ai ramené tous les papiers à la sous-préfecture.

Un monsieur au bureau m’a dit :

-Il manque un papier Monsieur.

J’ai ramené ce papier une autre fois.

-Non, c’est un autre papier qui manque.

J’ai ramené l’autre qui manque.

Il me dit :

-C’est encore un autre papier qui manque.

A chaque fois, c’était un toujours un papier qui manque.

Chaque fois je ramenais le papier et toujours, il manquait un papier.

Et il manque ça et encore ça et encore ça !

Comme ça, plusieurs fois par an en 2002, 2003 jusqu’en 2006.

Chaque fois, c’était pas bon. Chaque fois, c’était :

-Manque un papier ! Manque un papier !

Chaque fois, tout ce qu’il me demandait, je le ramenais.

Pendant quatre ans, c’était toujours le même homme derrière son bureau. Chaque année, il m’obligeait à ramener de nouveaux papiers.

Des fois, je ramenais les dossiers et je les jetais de colère à la maison. Les enfants me disaient :

-Calme-toi papa !

Je ne comprenais pas pourquoi il me faisait ça à moi.

Je restais calme devant lui mais il me faisait mal. Il ne regardait même pas mon visage, il regardait les papiers et il disait :

-Il manque un papier Monsieur.

Il me regardait jamais.

C’était toujours :

-Manque un papier.

En 2006, je suis arrivé avec tous les papiers et là, l’homme n’était pas là. C’était une femme à sa place. Je lui ai donné tous les papiers. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas besoin de tous ces papiers, que ça servait à rien pour la naturalisation. Elle m’a juste pris ma photocopie de ma carte d’identité Turc. Il me restait haut comme ça de papiers dans les mains.

Maintenant, j’attends la réponse. Je ne suis pas pressé.

J’espère avoir la nationalité Française avant les élections présidentielles pour pouvoir voter.

Le deux avril, j’aurai soixante ans et peut-être que je serais Français pour mes soixante ans.

Octobre 2007, huit mois plus tard…

J’ai eu mes soixante ans mais je ne suis toujours pas Français.

Demain, je dois faire renouveler ma carte de séjour pour pouvoir rester en France. Depuis trente quatre ans, j’ai ma carte de séjour comme étranger. Je suis toujours Turc. Et j’attends pour devenir Français…

J’avais l’espoir mais ça n’a pas marché. Ils m’ont rappelé pour me dire de donner encore d’autres papiers que j’avais déjà donnés avant. Alors, j’ai donné les nouveaux papiers. J’y comprends rien.

J’ai appelé plusieurs fois et ils m’ont dit d’attendre, que j’allais recevoir quelque chose.

Alors, j’attends.

J’attends. Mais j’ai toujours rien reçu, j’ai pas de réponse, rien.

J’attends.

Mai 2008.

J’ai eu 61 ans le mois dernier.

Maintenant, j’ai abandonné pour devenir Français. C’était toujours à demander quelque chose, toujours quelque chose qui manque, jamais les bons papiers.

Je suis tombé en colère contre eux. Je leur ai dis pourquoi vous faites ça à moi ? Ils ont rien dit.

J’ai laissé tomber. C’est dommage, j’aurais bien aimé devenir français.

Hamit, 61 ans.

Hip Hop !

La légende du Hip Hop

Palais du Littoral, Grande Synthe dans le Nord, ouverture de la saison culturelle, j’ai présenté un récit Manque un papier, la parole a choqué, dérangé, les mots lancés, derrière la fumée d’une cigarette d’un homme de dos, parlaient d’une réalité, d’une vie, d’un espoir.

A la sortie, des jeunes viennent me voir:

– C’est la première fois qu’on entend une histoire sur nos pères, sur notre quartier. C’est bien !

Je leur demande qui ils sont et ce qu’ils font.

– Nous on danse. On fait du Hip Hop.

– C’est possible de venir vous voir.

– Pas de problème. On est tous les soirs à la salle de danse.

ça a commencé comme ça et de soir en soir, je les ai vus s’entraîner comme des fous. J’ai écouté leur histoire, la légende du Hip Hop.

Hip Hop

 

Mon premier souvenir de danse, c’est des mouvements que j’avais vu à la télé. C’était l’époque 84, 85, j’avais 10 ans et j’ai vu danser Michaël Jackson dans ses clips. Je regardais la télé et j’étais fasciné. Comment arriver à faire des choses pareilles ?

J’ai vu ça et j’ai voulu faire la même chose. J’étais tellement timide que je me cachais dans ma chambre pour m’entraîner. On n’avait rien pour enregistrer, il fallait attendre que le clip repasse à la télé pour apprendre et bien décortiquer les mouvements, pour comprendre comment il faisait. C’est là qu’est né mon amour pour la danse.

Dehors, on allait jouer au foot aux pieds des immeubles avec tous les copains. C’était du foot de rue, on était plein à se retrouver aux pieds des blocs. En discussion entre nous on se disait :

-T’as vu le dernier clip de Jackson ? T’as vu comme il fait ce mouvement là ?

On s’est rendu compte qu’on était plein à aimer ça et à essayer d’imiter les mouvements. C’est par le foot et les jeux dehors qu’est née la danse de rue. A l’époque, le hip hop n’existait pas, c’était de la danse de rue.

On se posait pas de questions, on aimait danser et on voulait danser.

C’est à cette période qu’est sorti Break Street. C’était le premier film sur la danse hip hop. On a vu ce film, juste avant de partir au collège. On a compris que là, c’était pas Michaël Jackson, c’était d’autres sons, c’était des figures au sol, c’était les gars avec les gants blancs et les grosses lunettes qui faisaient des ondulations. On s’est mis à les imiter pareil.

Comme il nous fallait un miroir, on allait près de la grande tour, là, il y avait un magasin COOP. Les portes d’entrée étaient en verre et on pouvait se voir dedans. On dansait devant, le soir, le dimanche. Les portes en verre du supermarché, pour nous, c’était notre miroir. Autrement, on était toujours aux pieds des blocs. On allait sur un terrain de foot pour faire les acrobaties sur l’herbe où on allait sur les bacs à sables et là, c’était aussi l’entraînement pour les acrobaties. C’est là, où on a appris à faire des saltos avant et des trucs comme ça. Et derrière l’ancien Palais, on avait découvert un bloc en béton pour faire nos mouvements au sol et, chose incroyable, il y avait une prise électrique, dehors, où on pouvait brancher notre poste. On avait notre scène avec une prise pour brancher notre poste, c’était Bercy !

Toute la ville était devenue un centre d’entraînement à la danse.

Au début, c’était que des garçons du quartier. Chacun avait commencé tout seul dans sa chambre et on s’est retrouvé à danser, s’amuser ensemble, dehors.  Au début, on était trois, puis quatre puis cinq et à un moment, on était jusqu’à vingt, vingt cinq, à danser dans tous les sens. Chacun avait son truc ; un, c’était les acrobaties, l’autre, les mouvements au sol, l’autre, la danse robot. On était toujours à plein et toujours dehors. Quand il neigeait ou il pleuvait, on dansait dans les entrées des blocs. On avait la grande tour, on était à danser dans l’entrée. Dès que quelqu’un arrivait, on s’arrêtait pour le laisser passer et on reprenait l’entraînement jusqu’à ce  qu’une autre personne arrive.

On a fait ça pendant des années avant d’avoir une salle.

Notre première salle, on était au collège, c’était le concierge qui nous laissait rentrer dans l’espace jeune.

Cet homme nous a aidés alors qu’il n’était pas obligé. Normalement, il n’avait pas le droit de nous laisser entrer. On était une douzaine à venir là. On était les premiers à être là mais quand la ville a créé l’espace jeune, les animateurs sont venus pour nous dire :

-Bon les jeunes venez. Il va falloir payer une inscription pour avoir une carte.

Il a fallu rentrer dans le système d’horaire, il a fallu cadrer. Puis, on nous a parlé de sécurité, qu’il fallait un animateur spécifique pour les acrobaties. On s’est dit qu’il fallait qu’on trouve autre chose pour rester libre de faire comme on voulait. On s’est débrouillé pour avoir une salle de sport à l’école Buffon. On était une dizaine de garçons au début, puis c’est monté jusqu’à trente ou quarante. On s’entraînait dans notre salle et après, on rentrait chez nous. Tous les soirs, on dansait.

Pour les parents, la danse, c’est pas bien, ça sert à rien. Pour eux, c’était d’abord l’école et après, la danse. Si on voulait sortir pour danser, avec mon frère, on était obligé d’avoir des résultats à l’école.

Mais nous, la danse c’était notre vie, on ne pensait qu’à ça, c’était plus que du plaisir.

Un jour, il y a eu un concours de danse. C’est là, où on a vu des danseurs d’autres villes et d’autres quartiers. On a vu que ça dansait partout. On a vu que cette vague de Hip Hop était passée partout, dans tous les quartiers, dans toutes les villes.

A quinze ans, on a été voir une dame à la mairie qui nous aidait pour faire des activités. On lui a parlé de la danse. On lui a dit qu’on aimerait bien faire de petits spectacles pour les fêtes de quartier.

-Bon, je vais vous trouver une date et un lieu.

Ça a été notre premier truc de danse. Mais il fallait pas que nos parents nous voient faire ça. On s’est retrouvé à trois à le faire pour une fête de quartier. On faisait deux chorégraphies qu’on avait répétées comme des malades. Le public criait, les gens frappaient des mains. Ce jour là, l’ASTV était là pour filmer et on devait passer sur la télé locale mais pas question que nos parents nous voient. On a été voir le caméraman pour lui dire de ne pas filmer nos visages, ni le haut des corps.

Nous, quand on regardait la télé, le soir, avec nos parents, on voyait que les pieds. Nous on savait que c’était nous mais nos parents, non. Les parents disaient :

-Ah ! C’est bizarre, on voit pas leurs visages.

Ils l’ont su après par des voisins. Ils n’étaient pas trop d’accord. Dès qu’il y avait un problème à l’école, c’était à cause de la danse et alors, la danse, c’était mauvais. On en parlait entre nous. Des fois, un manquait parce qu’il avait volé un truc et il était puni par ses parents alors, on lui disait :

-Arrête de déconner, sinon, tu pourras plus venir et comment on fait sans toi ?

On était un groupe soudé par la danse. Chacun venait s’entraîner et repartait avec ce qu’il était, bon ou mauvais.

Au lycée, on a continué dans la salle de sport tous les midis. C’est grâce à un prof de sport qu’on a pu l’avoir. Ce prof, on a su plus tard qu’il était aussi danseur contemporain. Par hasard, un jour on l’a vu danser avec sa compagnie et on a compris.  Ce prof fait partie des gens qui nous ont vraiment aidés, qui nous ont fait confiance, comme la femme de la mairie ou le concierge de notre première salle. Si il n’y avait pas eu ces gens, on aurait pu basculer dans le rejet et dans la haine comme d’autres jeunes des quartiers. Il faut du positif pour pas basculer dans le négatif.

On était adolescent mais nous notre truc, c’état pas les filles, mais le hip hop d’abord. Pour nous, c’était trop fort de vivre ce qu’on vivait en spectacle, de vivre cette joie avec les gens. Les gens applaudissaient, criaient et tapaient des mains.

Un jour, le chorégraphe de Janet Jackson a organisé sur Roubaix une audition pour sélectionner des danseurs de hip hop pour une tournée professionnelle. Il y avait près de quatre cent à cinq cent danseurs venus d’un peu partout. On  a été dix danseurs de Grande-Synthe de sélectionnés sur seize. On s’est rendu compte de notre niveau ce jour là.

Tournée pendant deux mois en France, les danseurs ont été payés, nourris, logés. Une tournée avec un chorégraphe américain, c’était le rêve pour nous.

Le chorégraphe américain comprenait pas comment on faisait pour danser si vite. Nous, on lui a expliqué qu’on dansait pas plus vite que sur la vidéo de Break dance. Depuis des années, on faisait les  mouvements qu’on avait vus sur la vidéo de Break dance. Et là, on découvre que les vidéos qu’on regardait n’étaient pas au même format que les vidéos Américaines. En fait, quand elles ont été adaptées pour la France, elles ont été un peu accélérées. C’est pour ça qu’on dansait beaucoup plus vite que les danseurs Américains.  Pour nous, c’était la vitesse normale, c’était la vitesse des mouvements sur la cassette qu’on avait vu. Les Américains nous ont demandés :

-Comment ils font les Français pour danser à cette vitesse de dingue ?! C’est quoi ce truc de malade !

Notre force est venue de cette erreur de vitesse d’enregistrement de la cassette.

 

Après, j’ai réussi à avoir une autre salle sur l’Europe et là, c’était plus structuré, des filles ont commencé à venir s’entraîner avec nous.

A cette époque, j’avais eu mon bac, j’allais à l’université. J’avais moins de temps pour la danse.  J’ai eu mon DUT génie thermique mais, à l’époque, trouver du travail, ici, dans le Nord, pour ceux des quartiers, c’était encore pire qu’aujourd’hui. On te disait :

-Soit tu pars, soit t’auras pas de travail.

Des treize ou quatorze, d’origine étrangère comme moi qui ont eu le même diplôme, pas un n’a trouvé du travail ici. Ils sont tous partis sur Paris. Dans notre démarche, tu dois prendre en compte que tu es comme un étranger ici. Tu le sais, c’est réglé. Si tu vas chercher du travail, tu sais ça. Tu t’attends à ça.

Je suis le seul à être resté ici. Quand tu parlais de ça avec les profs, ils te disaient :

-C’est bon, tu vas pas nous sortir ton truc du racisme.

C’est simple de dire ça mais après, il faut le vivre. C’est là, où j’ai trouvé du travail dans un Quick. Tout le monde me disait :

-Woua ! Comment tu as fait pour avoir du boulot dans un Quick ?

Je leur disais :

-Mais attends, t’es malade ! Le Quick, c’est zéro, c’est rien.

-Quand même ! Comment t’as fait pour rentrer au Quick ?

C’était ça. C’était tellement incroyable pour nous de trouver du travail ici, à l’époque, qu’un boulot au Quick, c’était énorme.

A ce moment là, la danse était de coté, c’était mort pour moi. Tu te dis qu’avec des diplômes tu n’y arrives pas alors, la danse, c’est même pas la peine d’y penser.

Je continuais à aller de temps en temps danser avec les autres jeunes. Je me suis dis que c’était pas structuré, qu’il n’y avait rien alors que ça faisait des années qu’on était là. J’ai voulu monter un dossier pour montrer à la mairie ce qu’il y avait.

-Ouvrez les yeux. Voyez !

J’ai déposé un dossier en mairie en 98, à un gars du service culturel. Il me rappelle.

Il me rappelle pour me dire qu’il crée un emploi jeune à temps plein sur la ville pour le Hip Hop pendant cinq ans.

-Non ! C’est pas possible !

Là, il m’explique qu’ils font faire passer une annonce ANPE.

Je comprenais pas pourquoi faire passer une annonce alors que c’est moi qui avait monté le dossier et qui faisait l’activité sur le terrain. Il m’a dit que c’était la loi. L’annonce paraît partout et d’autres gars ont postulé. C’est des gens qu’on n’avait jamais vu nul part. A la fin, le gars de la mairie m’appelle pour me dire que c’était pas moi qui était pris mais un autre gars qu’on n’avait jamais vu. Comme par hasard, il s’appelait pas Abder ou Mohamed mais Anthony. Pour moi, c’était pas possible, c’était pas juste.

J’ai raconté tout ça aux autres danseurs, ils m’ont dit que c’était pas possible que j’ai pas le poste.

-Si c’est possible.

-Qu’est-ce que tu vas faire ?

-Je vais aller en mairie jusqu’à ce que j’ai une explication sur ce qu’il s’est passé.

-Nous, on vient avec toi.

A partir de là, j’ai été tous les jours en mairie avec trois autres danseurs pour savoir pourquoi ça c’était passé comme ça. On lâchait pas, on lâchait pas, on voulait une explication. A la fin, ils ont créé un autre poste pour moi. Je leur ai dit :

-Vous calmez le jeu mais on n’a toujours pas la réponse que l’on vous demande. Pourquoi vous ne m’avez pas pris sur le premier poste ?

On n’a jamais eu la réponse. C’est comme ça que j’ai été embauché.

J’ai voulu montré que la danse Hip Hop c’était quelque chose de bien. Tout de suite, j’ai lancé les cours avec les élèves des écoles du quartier. J’ai monté un groupe de danseur qui a cartonné. On a eu des premiers prix de spectacle à Paris. Les médias parlaient en bien de nous. On a été à Paris à l’opéra Bastille. La danse Hip Hop qui venait de la rue, qui ne devait servir à rien, gagnait des prix dans les concours avec d’autres styles de danse comme le classique, le jazz, le contemporain et dans les mêmes lieux, avec les mêmes jurys. Après, le regard des gens a changé en bien sur nous. Le hip hop à, peu à peu, eu sa véritable place.

J’étais en emploi jeune et il était possible d’être embauché à la mairie à la fin de mon contrat. Mais là, pour être fonctionnaire, il fallait être Français. J’étais né au Maroc et même si j’étais arrivé en France à l’âge de neuf mois, je n’étais pas Français. J’ai commencé à faire ma demande de naturalisation, trois ans, avant la fin de mon contrat d’emploi jeune. Je savais que c’était long et que beaucoup de gens, ici, n’avait pas réussi à l’obtenir. Je me suis présenté avec mes diplômes ; BAC, DUT, avec un papier de la mairie qui disait que pour que mon emploi jeune soit pérennisé, il fallait que j’obtienne la nationalité française. On m’a fait faire des tests de français. On m’a fait venir au commissariat de police pour passer ces entretiens. Je leur ai dis :

-Vous savez, avoir un BAC ou un DUT sans parler correctement le français, ça me paraît impossible.

-Monsieur, c’est la procédure.

Et là, à chaque fois, je revenais, c’était toujours un autre papier qu’il fallait ramener. Ça a duré un an, deux ans, trois ans. Comme je suis né au Maroc, je devais fournir des actes de naissance. C’est un document qui n’est valable que trois mois. Le Maroc, c’est à trois mille kilomètres et je ne peux pas aller là-bas tous les trois mois pour demander un acte de naissance. Chaque fois que j’y allais, j’en profitais pour le faire. Sinon c’était téléphoner à quelqu’un de la famille pour qu’il ait une dérogation pour qu’il puisse l’obtenir et ensuite me l’envoyer. A chaque fois que je retournais à la préfecture pour mon dossier, c’était :

-Votre dossier est bon. Ah ! Mais votre acte de naissance est périmé.

-Mais monsieur, c’est au Maroc les actes de naissance, je ne peux pas en avoir tous les trois mois.

-Oui mais c’est comme ça Monsieur. Il faut renouveler votre acte de naissance sinon votre dossier n’est pas valable.

Et à chaque fois, le dossier repartait. En plus, on ne te dit rien. On ne t’informe jamais si ça va aboutir ou pas. Tu attends sans savoir. Je pensais que je ne l’aurais jamais pour la fin de mon contrat. Je l’ai eu le 22 septembre 2003 et mon emploi jeune se terminait le 31 décembre.

Après, je suis arrivé avec mon papier à la mairie qui a fait tout de suite les formalités pour que je sois embauché.

Aujourd’hui, j’ai un poste à la ville de chargé de développement de la danse. Je continue aussi à monter des spectacles avec ma compagnie et à suivre le groupe de hip hop. Je ne suis pas seul, il y a d’autres danseurs qui donnent des cours et qui se forment professionnellement. Je suis heureux de voir ces jeunes qui se forment pour les métiers de l’animation, de la culture et de la danse.

On est parti des blocs, des entrées, à ce qu’on a aujourd’hui. Aujourd’hui, on a une salle de danse magnifique à l’Atrium, on a des salles de travail au Palais du littoral, on travaille avec des scolaires et des périscolaires, on prépare des spectacles, on fait des stages, de la résidence d’artiste. Maintenant, dans les cours de hip hop, on a des gens qui viennent de tous les quartiers, des pavillons aux blocs.

Aujourd’hui, le hip hop est dans la culture, il n’est plus que dans la rue. On se retrouve dans des scènes nationales, à discuter avec des chorégraphes, avec des penseurs, à monter des spectacles qui tournent sur des scènes de grand théâtre.

Je regarde tout mon parcourt, mon père qui est parti sans rien du Maroc, qui est passé par la mine et moi qui ai réussi à faire des études, qui ai eu la chance d’avoir ce travail dans la danse qui me plaît.

Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir vivre dans une maison avec le grand jardin pour les enfants mais je vois mes parents, eux, ils sont encore dans le bloc, dans le même bloc qu’à leur arrivée.

Mon histoire et celle du hip hop se croise et forme un tout. Au début, il y a eu des portes qui se sont ouvertes, des mains tendues et aussi tout le temps des barrières, parfois de grosses barrières. A chaque fois, j’ai cherché à contourner l’obstacle, à trouver des solutions. Au moment où j’ai été refusé sur le poste, j’aurais pu partir dans la haine, j’aurais pu tout claquer  mais non, j’ai toujours cherché des solutions.

On est parti d’un beau rêve d’enfant à la réalité d’aujourd’hui.

Lahcen, 34 ans.


1026 mètres

1026 mètres sous terre à la rencontre d’un homme de la mine….

1026 mètres

Dans ma famille, on est Lorrain d’origine depuis toujours. C’est pas loin de Metz ; c’est l’ancien pays minier. Moi, je suis un ancien des charbonnages de France, un ancien boyau rouge. J’ai commencé dans le métier de mineur parce que ça payait bien. Ça m’a plu tout de suite. C’était un métier dur mais il y avait une telle camaraderie entre les gars, c’était quelque chose de très fort.

A Fréling, Merlebach, Forbach, on tournait à quinze vingt milles bonhommes sur un puits, en cinq huit.

Mais c’est des époques de ma vie que j’évite de parler. J’en parle pas…

En septembre 2003, ils ont fermé le dernier puits de la mine où j’avais travaillé des années. Ils ont pas le droit de faire ça !

Je suis rentré à EDF en reconversion en 1985, quand ils ont commencé à fermer les mines et virer les bonhommes alors qu’il restait plein de charbon. Rien que dans la mine où je travaillais, il restait du charbon pour jusqu’en 2020 et il parle maintenant de faire venir des mineurs de Pologne pour les exploiter.

J’ai quitté la mine en décembre 85.

Juste avant de partir de la mine, j’ai perdu vingt deux copains sur un coup de grisou, vingt deux copains d’un seul coup.

C’était au mois d’août, c’était un poste de matin. Moi, comme quoi il y a un bon dieu quelque part, j’ai loupé le réveil ce matin là. J’avais vingt et quelques années en ce temps là, j’avais fait la fête d’enfer la veille au soir.

A cinq heures, les copains sont descendus. Moi, j’ai pas entendu le réveil.

A dix heures, il y a eu une sonnerie, on a des sonneries spéciales suivant les postes, les accidents, les incendies. Moi, j’ai entendu la sirène, ça m’a réveillé, c’était la sonnerie du puits où je travaillais. C’était la sonnerie pour un accident de fond.

Je me suis levé. J’ai pris ma voiture et je suis descendu pour voir ce qu’il se passait.

C’était dans la veine où je travaillais. C’était un coup de grisou…

Ils ne sont jamais remontés. Ils sont toujours à l’heure actuelle au fond à mille vingt six mètres.

Le grisou, c’est un gaz qui se mélange à l’air, quand il se trouve à neuf pour cent, il explose constamment. Pour l’arrêter, y a pas le choix, faut murer la galerie. C’est pour ça, qu’on peut pas les remonter, ils sont toujours sous terre à mille vingt six mètres, emmurés vivants dans le puits Wouters, le puits cinq.

J’y avais un petit cousin et que des copains.

Ils sont tous morts, un coup de grisou, on s’en sort pas.

Quand il y a l’explosion, ceux qui sont tout près, en tête de taille, ils meurent par le feu, complètement brûlés, ceux qui sont plus loin, en arrière de taille, c’est leurs poumons qui implosent sous l’onde de choc.

Tu pourrais repasser dans la taille, tu retrouverais les gars, assis, en train de bouffer leurs casses dalle, là, tout entier, avec tout l’intérieur détruit.

Sur un coup de grisou, les seuls survivants qu’il y a, c’est ceux qui sont au début de la galerie, quand ils entendent la déflagration, eux, trois kilomètres plus loin, ils ont le temps juste de se sauver, d’évacuer. Mais ceux là, au millimètre près, ils se souviennent des places des copains dans une taille, là ou ils sont morts, emmurés vivants. Parce que nous on les considère toujours comme vivants. On peut pas s’imaginer quelqu’un enterré dans un cimetière puis qu’est pas là. C’est comme pour les marins morts en mer, leur cimetière c’est la mer et nous on a énormément de mineurs qui sont là, morts dans la mine.

La mine, c’est une tombe, une grande tombe et les veuves de mineurs les pleurent comme les veuves de marins pleurent les marins disparus en mer.

A la mine, on avait aussi des kilomètres de galerie avec des tapis roulants, on y convoie le charbon vers un puits d’extraction et tout le charbon tombe dans des concasseurs, c’est des énormes machines qui cassent les blocs de charbon en taille plus petites. On a eu un nombre de collègues qui sont passés là-dedans. On retrouvait le casque ou la ceinture, des boutons…

Une fois, j’étais chef de taille, j’étais avec un petit cousin, on était assez proche, on arrachait le charbon avec une haveuse, c’est une grosse machine en acier avec des dents pour arracher le charbon en tête d’extraction, ça tourne en permanence. A un moment, mon cousin est parti en tête de taille et on a eu un semi éboulement, des blocs de dix, quinze, vingt tonnes. Mon cousin était en tête de front, il est tombé dans la machine, il a fait le roulé  boulé avec les pierres et tout dans les rouleaux. Quand on l’a récupéré derrière, c’était un truc déchiqueté mais le gars était encore vivant, il restait plus rien, il avait plus rien, il restait plus rien, juste le tronc et il râlait.

Et là, la seule chose pour quoi tu te bats, c’est terrible !

C’est que tu penses plus au mec, tu penses à la famille. Parce que le souci des houillères c’était de remonter le gars encore vivant. Parce qu’à partir du moment où le gars remonte encore vivant, tu touches rien, c’est un accident. Parce que tu touches pas pareil si le gars décède au fond sur un accident de fond.

Là, on a empêché les secouristes des houillères d’approcher pour le remonter avant qu’il meurt. On leur aurait mis un coup de pique dans le ventre pour pas les laisser passer.

On a fait un mur de nos corps pour les empêcher de passer.

On a attendu qu’il meure.

Ça a pas duré bien longtemps vu l’état où il était.

On peut pas s’imaginer ce qu’étaient les houillères, ça a son taux de morts. Tu vis avec ça constamment. On vivait avec une moyenne de cinq morts par mois dans les houillères sur l’ensemble du bassin houiller.

Pour se rendre compte de ce que ça représente, faut aller sur place, tu vois une stèle comme 14–18, t’as la même chose pour les morts des houillères, sur un mémorial, il rajoute les noms au fur à mesure.

J’ai vu des autres choses.

J’ai vu des éboulements quand il y avait un accident de fond.

Toi, t’es remonté, t’as fait tes huit heures de taille à gratter comme un cinglé. Là, t’apprends qu’il y a des copains qui sont ensevelis. Tu cherches pas, tu pars, tu redescends. Tu rentres dans une taille, c’est un énorme trou de charbon, tout noir, tu peux pas avoir plus noir que ça.

Là, t’as des copains qui sont là, ensevelis.

On a un repère, une conduite d’air qui passe sur tout le long de la taille, alors tu tapes dessus et les copains qui sont pris, si ils t’entendent, ils tapent dessus à leur tour, tu sais qu’ils sont vivants.

Là, tu grattes, c’est fou mais tu grattes, tu grattes, t’arrêtes pas.

Tu grattes, tu grattes, tu grattes.

Plus t’avance, plus tu tapes, moins ça répond et plus tu grattes.

T’arrives un moment où tu te dis qu’c’est pas possible !

Alors, tu grattes encore plus comme un fou.

Puis tu retrouves les copains…

Morts.

Ils ont plus de doigts aux mains à force de gratter dans le charbon pour se libérer.

C’est un souvenir qu’a plus de vingt ans mais t’y repenses comme ça.

Quand tu descends, quand tu pars le matin, c’est un matin qu’est pas comme les autres, c’est pas comme le gars qui part en usine. Non !

Tu t’attends.

Tu te dis, hier, c’était à coté, aujourd’hui, ça peut être là, demain, là-bas. Au bout d’un moment, tu te dis, c’était pas moi.

C’est pourquoi j’ai un immense respect pour les métiers de la mer. Tu luttes contre la nature mais tu peux rien faire contre la nature, la terre c’est comme la mer sous terre.

Ma femme supportait plus ce boulot là, c’est pour ça que suis parti à EDF.

Sans ça, je ne serais jamais parti, je n’aurai jamais quitté les houillères sans ma femme. Au niveau du métier, au niveau humain, au niveau solidarité, au niveau tout, je ne serais jamais parti.

On était tous pareil, tous des tâcherons, tous des crèves la faim et il faut que ça gagne !

Mais jamais un gagnait plus que les autres quand j’étais chef de taille. On marchait au nombre de bois, c’est à dire à l’avancement. Tous les un mètre vingt, faut boiser pour pas que ça s’éboule. On avançait. On avançait. Au bout d’un moment, on pouvait faire plus, eh! bien non, on s’arrêtait, on envoyait le mousse voir la taille derrière où ils en sont. Il revenait :

-Putain ! Ils en chient.

On arrêtait tout, on allait là-bas leur donner un coup de main et quand on remontait, on avait tous le même rendement. En haut, ils comprenaient pas, pour eux, c’était pas possible qu’il y en ait qui ne travaille pas plus que d’autre.

Quand on remontait, on retrouvait le jour. Après la douche où chaque mineur frottait le dos de son camarade, il y avait une étape entre le jour et la maison. On avait la bière boute qu’on appelait ça. On y allait systématiquement. La bière boute, c’était un espèce de bar tenu par une petite bonne femme grisonnante, comme un bar de marin, avec des œufs cuits durs, de la bière. On se retrouvait en sortie de poste et on buvait notre bière et on parlait et on parlait à chaque jour qu’on retrouvait. On se retrouvait là, le soir, parce que tu peux pas t’en aller comme ça.Tu peux pas !

Chaque journée, elle est gagnée et elle se fête.

C’est quelque chose que je ne retrouverai nulle part ailleurs.

C’est pour ça que quand ils ferment les mines aujourd’hui, c’est comme si les copains restés au fond, ils les ignoraient.

C’est pour ça, des fois, ici, on rencontre des gens, je discute avec quelqu’un et je revois un visage d’un copain que j’avais vu au fond et qui y est mort.

Tu repenses à eux.

Dans les périodes ou je me sens pas bien, ou t’as besoin de réconfort, sur du vivant, je le trouve pas, je le trouve par rapport à ces gens là, par rapport aux morts. Pour eux, j’ai pas le droit de flancher.

On vit pas qu’avec des vivants.

De tout ça, on n’en a jamais parlé et même nos gamins, ils en savent rien.

Je veux que les gens ils piochent là dedans, qu’ils se rendent comptent, qu’ils voient ce que c’était la Mine et les mineurs.

                                                                            Marc, 47 ans.

 

On vit pas qu’avec des vivants

Récit édité dans le Mille et une vies Albin Michel et lu dans Graines de mémoire Spectacle sur la mémoire du travail

Fernand Le Croquant

Tout fout l’camp !   Après la drôle de guerre en juin 1940, c’est la débâcle et la défaite de l’armée française. Vient le temps de l’occupation et de la collaboration.

Le rêve de paradis est de courte durée, les nuages sombres du fascisme et du nazisme couvrent l’Europe qui résonne du bruit des bottes et des cris des canons. 

Mais des femmes et des hommes refusent d’abdiquer et reprennent le combat dans la clandestinité. Ils sont les combattants de l’ombre. Aujourd’hui, nous les nommons résistants mais ils étaient qualifiés de terroristes par les nazis et le gouvernement de Pétain. 29660 d’entre eux furent exécutés comme otages comme Guy Mocquet, Gabriel Péri, Honoré d’Estienne d’Orves, Missak Manouchian et tant d’autres encore dont les noms inconnus résonnent en mémoire au coin de nos rues.

Voici la parole de l’un d’eux qui a survécu. Je l’ai rencontré, il y a quelques années en Bretagne où je semais des graines de mémoire dans le cadre d’un projet sur un village de vacances. C’était un vieux monsieur toujours occupé à bricoler quelque chose devant sa caravane. Ce jour là, je lui ai demandé d’où il venait. Il m’a répondu avec son accent :

– Frayssinet le Géla.

Je lui ai demandé de répéter et encore une fois il m’a dit :

– Frayssinet le Géla dans le Lot.

Et je n’ai rien compris à part le Lot.  Quel village dans le Lot ?

– Frayssinet le Géla.

– Frayssinet le Géla.

– Vous ne connaissez pas Frayssinet le Géla ?

– Non.

– Quoi, Vous ne connaissez pas Frayssinet le Géla !

Et là, le vieux monsieur s’est mis dans une colère terrible et il s’est mis à raconter ce qu’il s’était passé dans son village. Je lui ai demandé si on pouvait se voir pour en parler…

J’ai revu plusieurs fois Fernand, c’est son prénom et il m’a raconté Frayssinet le Géla dans le Lot.

Fernand Le Croquant

Mon père quand j’étais petit nous lisait Jacquou le croquant le soir à la lampe à pétrole..

Nous on pleurait en écoutant mon père quand on voyait Jacquou rentrer après la messe de minuit et passer devant les cuisines du château du seigneur où on faisait rôtir des cochons entiers alors que eux n’avaient rien à manger et qu’il fallait tout donner au seigneur.

Nous on pleurait en l’écoutant nous raconter cette histoire. On se sentait tous comme Jacquou le croquant. On était pauvre, mes parents étaient cultivateurs de tabac dans le Lot. On travaillait beaucoup et on n’avait rien. Il fallait tout donner au propriétaire.

Dans la région on avait gardé l’esprit de Jacquou le Croquant, on était tous un peu révolutionnaires.

En 1936, j’avais dix ans et j’ai écouté le front populaire et la montée du fascisme à la radio chez des voisins parce que nous on n’avait pas encore l’électricité. C’était des voisins juifs, des peintres venus de Paris qui s’étaient installés dans notre village du Lot. Ils achetaient des produits de la ferme à ma mère ; des œufs, du lait, tout ça. Ils avaient un poste à galène. On allait chez eux et on écoutait le front populaire.

Puis après on a entendu :

-Radio Paris ment ! Radio Paris ment ! Radio Paris est Allemand !

Je vais vous raconter comment je suis rentré dans le maquis.

Mon père ne voulait pas.

Mon père était de la classe 10. juste à la fin de son service militaire, il avait été rappelé pour faire la guerre de quatorze dix huit. Il a fait la bataille de la Marne où un général avait dit :

-Il vaut mieux se faire tuer sur place que de reculer.

Ça a été un véritable charnier, les deux frères de mon père y sont morts, mon père a été blessé.

En rentrant mon père avait cassé tous ses fusils de chasse. Il supportait plus les armes à feu. Il n’allait plus à la chasse alors que c’était un pays de chasseur.

Quand il a entendu l’ordre de mobilisation en 39, je m’en rappellerai toujours, il s’est adossé à la porte de la grange, il a pleuré, il a dit :

-Ça a servi à rien qu’on se soit fait massacrer en 14-18, aujourd’hui, il recommence.

C’est pour ça qu’il voulait pas que je prenne les armes dans le maquis.

Mon frère y était déjà. Il s’était sauvé dans le maquis pour échapper au STO en Allemagne.

C’était en 1944 et la division Das reich en remontant vers le nord a traversé notre région en semant la mort.

Ils sont passés par la vallée du Lot pour rejoindre la nationale 20.

Avant ça, en février, ils avaient fusillé vingt deux communistes à Boissières. Vingt deux communistes d’un coup ! C’est bien que quelqu’un leur donnait les noms. Ils les ont fusillés sur une route au bord d’un ravin. Les corps sont tombés dans le ravin mais sur le tas, il y en a un qui n’était pas mort, un miraculé qui a raconté comment ça s’était passé.

Puis ils sont passés par un village tout près du nôtre, Frayssinet le Gelat dans le canton de Cazals.

Ils étaient menés par un Français qui d’ailleurs a été exécuté à la fin de la guerre. Ils sont passés par une première maison où vivaient trois femmes. C’était la maison d’un Parisien qui avait une petite usine à Paris, c’est lui qui avait inventé le système pour ouvrir les boîtes à cirage et les colliers de serrage des durites.

Lui n’était pas là, dans la maison, il y avait sa femme de cinquante quatre ans, sa mère de soixante dix huit ans et la sœur de sa mère de quatre vingt deux ans.

En arrivant dans le village, un Allemand a été tué. En représailles, les Allemands ont mis le feu à la maison et ils ont pendu les trois femmes.

La maison n’a jamais été reconstruite, aujourd’hui encore, on peut voir ses ruines.

Puis la colonne nazie est arrivée sur la place dans le village de Frayssinet le Gela.

Il y avait des jeunes qui jouaient au basket sur la place. Les nazis les ont pris avec d’autres jeunes hommes, les plus grands, les plus costauds du village. Et ils les ont alignés sur le mur de l’église pour les fusiller.

Là, le père Mourguès qui tenait un restaurant sur la place quand il a vu que le peloton se préparait à exécuter son fils est venu en criant :

-Prenez-moi mais laissez mon fils !

Les Allemands l’ont pris et l’ont fusillé avec son fils et tous les autres hommes devant tout le monde. Il y a eu onze fusillés à Frayssinet.

Après ils ont enfermé tous les hommes dans l’église et ils les ont laissés là toute la nuit.

Après ils ont obligé la femme qui tenait le restaurant et dont ils avaient assassiné le fils et le mari de leur préparer à manger. Ils ont fait la bringue toute la nuit. On les entendait rire et chanter.

Dans la nuit, le père Laffont a cassé un vitrail de l’église pour s’échapper, il est parti par la route mais les Allemands avaient posté des mitrailleuses et ils l’ont mitraillé.

Le lendemain, ils ont obligé, les hommes du village à creuser une fosse au cimetière pour mettre les douze corps comme ça dans la terre sans cercueil. C’est qu’après la guerre qu’ils ont déterré les corps pour leur donner des sépultures.

Après ils sont descendus par la vallée. Il y avait un paysan qui labourait son champ avec ses vaches, ils l’ont tué aussi avec ses vaches comme ça, en passant. Ils l’ont tué en passant…

Ensuite ils se sont arrêtés à Tulle et là ils ont pendu cent vingt hommes dans les rues de la ville. On raconte qu’ils ont obligé les hommes à se pendre les uns les autres. Ils les accrochaient aux poteaux dans les rues de la ville. On les voyait en rentrant dans la ville là pendus dans les rues. D’ailleurs à Tulle, une de ces rues est devenue la rue des Martyrs.

La colonne est arrivée le 10 juin 44 à Oradour sur Glane et ça a été le massacre de toute la population du village.

Six cent quarante deux personnes ont été assassinées, des hommes, des femmes, ils ont tué deux cent quarante deux  enfants et même les vieillards.

A Oradour sur Glane, il y a eu quatre miraculés aussi. Il faut croire qu’il y a toujours des gens qui survivent pour pouvoir raconter ce qu’il s’est passé, pour pouvoir témoigner.

Aujourd’hui, le village d’Oradour est resté en ruines.

Il faut aller là-bas pour voir. Quand t’es là-bas, pas besoin de parler, suffit de regarder et les larmes te montent aux yeux.

Même des Allemands viennent à Oradour. J’ai vu des Allemands pleurer là-bas.

Après ces horreurs mon père m’a dit que je pouvais partir dans le maquis.

J’avais dix huit ans, j’étais encore un gamin.

Là, dans la forêt, on nous a appris le maniement des armes, comment se servir d’une grenade, d’une mitraillette. On nous a appris à faire la guerre. Mais c’était l’armée de l’an deux, on était habillé n’importe comment et il n’y avait pas trop de discipline.

C’est mon père qui nous a amené les armes qui avaient été parachutées. Je m’en souviens, il avait monté les armes dans le maquis avec sa charrette tiré par son cheval.

Pendant deux ans j’ai fait la guerre.

Celui qui dit qu’il n’a jamais eu peur à la guerre est un menteur.

A la fin, j’ai été incorporé dans l’armée régulière et on nous a donné des uniformes de l’armée américaine.

En 1945, quand j’ai été démobilisé, mon commandant voulait nous emmener en Indochine. J’avais dix neuf ans, je faisais pas encore de politique et le commandant, à la guerre, c’était comme mon père, je l’aurais suivi n’importe où.

Mais la majorité, à l’époque, c’était vingt et un ans alors ils nous ont donnés six jours de permission exceptionnelle pour faire signer les papiers d’autorisation à nos parents pour partir en Indochine.

Je me suis retrouvé à la maison. Il y avait Léon, mon chef de maquis, c’était un juif, il m’a dit :

-Tu sais ce que tu vas faire là-bas en Indochine ?

-Non.

-Tu vas aller te battre contre des gens qui veulent être libres et qui font comme nous on a fait contre les Allemands.

Alors je suis pas parti en Indochine.

Je suis parti chercher du travail. J’en ai trouvé par un copain dans la Haute Vienne.

C’était l’hiver, il faisait froid, j’avais plus rien, pour travailler je portais mes habits militaires. J’avais les pantalons, les chemises et une pelisse de l’armée américaine.

En janvier 1945, les gendarmes sont venus me trouver chez mon patron pour que je rende mes affaires militaires. Je pouvais garder mon pantalon et la chemise mais je devais rendre le reste. J’en ai pleuré. J’avais fait deux ans de guerre, on était en plein hiver, on ne m’avait rien donné.  J’en ai pleuré. Je pensais que j’avais bien mérité de garder mes affaires.

Depuis j’ai toujours gardé l’esprit révolutionnaire, à pas me laisser faire.

Aujourd’hui, j’ai plus de quatre vingt ans et c’est ce que j’ai dit il y a deux ans quand il a fait si chaud :

-Le capitalisme ne m’a pas eu ! Les patrons ne m’ont pas eu !

La canicule non plus !

Mimouna C’est mon histoire

Il faut absolument que tu rencontres Mimouna, elle a connu plein de choses sur le quartier, elle a plein de choses à raconter…

C’est ce que m’a dit Sedik. Alors, j’ai appelé Minmouna.

Elle est là, face à moi, sa tasse de café à la main. Maquillée, parfaitement coiffée, les ongles peints à la perfection, un léger parfum flotte dans la pièce. C’est une reine. Sa voix est douce et chaude, caressante, elle semble provenir d’un temps lointain, on y entend les souffrances, les joies, toute une âme…

 

J’ai huit enfants dont… J’ai eu huit enfants ; six garçons et deux filles, tous ne sont pas nés à Argenteuil. Mon histoire est l’histoire de beaucoup de femmes.

On est arrivé d’Algérie en 1950. On a habité Colombes puis Gennevilliers.

On est arrivé à Argenteuil en 1954. On habitait la rue Gounod, dans le quartier des Champiots, là où est une partie du Val Nord aujourd’hui

La rue Gounod, c’était une rue particulière, une rue cosmopolite, il y avait beaucoup de gens du Maghreb ; beaucoup de Marocains, d’Algériens, un peu de Tunisiens, des Français, quelques Polonais, des familles qui vivaient comme elles pouvaient là, des ouvriers venus ici pour travailler en France. Il y avait dans cette rue beaucoup de ceux qu’on appelait les marchands de sommeil.

Ce quartier n’existe plus et notre maison, aujourd’hui, c’est un rond point.

Quand je suis arrivée à Argenteuil, j’avais onze ans et demi et je suis allée à l’école Ambroise Thomas.

J’ai été mariée à 14 ans. On m’a mariée à 14 ans à Argenteuil.

A 14 ans, on n’a pas le droit de passer à la mairie, ce n’est pas légal mais ça se passait entre famille et c’était la parole donnée. Un imam venait et il donnait sa bénédiction et voilà, tu te retrouves mariée. On m’a mariée à 15 jours du passage du certificat d’études et je n’ai pas pu le passer et j’ai dû arrêter l’école. Je n’ai fais que l’école primaire. J’ai eu une enfance difficile dans une période compliquée en Algérie mais ça, c’est une autre histoire et je n’ai pas eu d’adolescence. Je n’ai pas de souvenirs d’enfance, c’est comme si j’étais née adolescente pour me retrouver maman.

C’est mon histoire.

J’ai continué à habiter chez mes parents, dans leur maison, rue Gounod, avec mon mari. On n’avait qu’une seule pièce et on vivait là. A 14 ans, j’ai eu mon premier enfant et à mes 15 ans, un deuxième enfant est né.

Un jour, mon mari est rentré et il m’a dit :

–  J’ai acheté une maison. On déménage aujourd’hui.

En fin d’après-midi, je vais dans la maison achetée. Je me souviens, j’avais 16 ans et j’arrive là-bas, dans le bidonville. Je vois ces baraques en bois avec du papier goudronné, la boue. J’ai dit :

–       Non c’est pas possible, j’habite pas là.

Il me dit :

–       Parce que toi tu te considères au dessus des femmes qui habitent là ?

–       Non, c’est pas ça mais moi, je reste pas là.

Il m’a dit :

–       C’est pas compliqué. Tu laisses mes enfants et tu t’en vas.

J’avais un fil à la patte. Je ne pouvais pas m’en aller sinon, c’est comme si j’avais été répudiée. Chez nous, c’est comme ça, c’est l’homme qui a le pouvoir, c’est lui qui décide. Sur ce, je suis restée là. Je crois que toute mon histoire a eu un fil à la patte.

De la rue Gounod, je suis allée habitée dans ce bidonville qui était là où il y a le parc des Cerisiers aujourd’hui. C’était à la frontière d’Argenteuil et de Cormeilles.

 

J’ai vécu là, trois ans et demi de ma vie. Ça a été très difficile de vivre là. C’était des baraques avec des toits en tôle et des pneus sur les toits pour qu’ils ne s’envolent pas. On n’avait pas d’eau, pas d’électricité. Mon père était un ouvrier mais jamais on avait habité dans un endroit sans eau et sans électricité.

On a aménagé notre cabane. Elle était belle notre cabane mais ça restait sans eau, sans électricité mais ça restait tout petit. On avait une petite cour en terre. On avait des cuisinières et des poêles à charbon pour se chauffer. On avait des bouteilles de gaz. On allait à la fontaine des Rosières qui est juste un peu au dessus pour aller chercher notre eau. On n’avait pas les douches, pour se laver, c’était le grand baquet en zinc. Pour la lessive, c’était à la main avec la planche et la brosse. On n’avait pas de sanitaires, pas de toilettes. On vivait comme des gens cinquante ans en arrière. On avait l’impression de se sentir comme des gens qui n’ont pas d’importance et qu’on laisse s’installer comme ça, par respect, je ne vais pas dire comme des animaux parce qu’on est des être humains. On se sentait amoindri par ce manque de considération envers nous. On ne sentait pas comme un être à part entière.

 

Il y avait la crainte pour nos enfants. Combien de temps on va rester là ? Comment ils allaient grandir ? Comment on allait évoluer ? Autant, on n’avait aucun souci pour le travail car en ce temps là, un homme quittait une place le matin, il en avait une autre l’après midi, mais est-ce que nos enfants allaient grandir dans ces baraques, dans cette gadoue. On avait beau vouloir être propre, on n’arrivait jamais à être totalement propre. L’enfant sortait cinq minutes pour revenir sali.

Mais j’arrive pas à en parler avec de la rancune ou de la rancœur parce que c’est une période où j’ai appris, j’ai beaucoup appris. J’en parle avec le recul. J’en parle pas avec regret. Le seul regret que j’ai de ce lieu, c’est le voisinage, les gens. On était solidaires. On était dans le partage. Dans la journée, on n’était qu’entre femmes, on apprenait des unes des autres ; les traditions des unes, les plats, les problèmes. Bien souvent, on était à partager un café ou un thé. Et on pouvait se parler de nos histoires de femmes, toutes les histoires de femmes qu’on pouvait avoir. Il y a des femmes qui étaient bien dans leur intérieur et il y a des femmes qui étaient plus mal dans leurs ménages. Il y avait des femmes battues, il y avait des femmes qui pleurent, des femmes qui se retrouvaient à arriver d’Algérie pour rejoindre leur mari, là-bas, elles étaient bien, elles vivaient bien et elles se retrouvaient là dans un bidonville en France. Pour les gens qui venaient d’Algérie, c’était inimaginable. Là-bas, la France, c’était le paradis, le progrès et tu te retrouvais là. Il y avait l’éloignement, la famille qui n’est pas là, l’exil. Les femmes parlaient de tout ça.

C’était une parole qui fait du bien, on pouvait se soulager, se soutenir.

 

Nos sorties en ville se limitaient à la PMI rue de Paradis. Un samedi sur deux, on allait à Croix Rouge. C’était nos sorties. On avait vraiment une vie très limitée.

Mais je veux garder ce souvenir d’amitié, de solidarité et d’entraide.

 

On est resté trois ans et demi dans le bidonville. On venait dans cette partie où est Val d’Argent et c’était des champs et des vergers. Il y avait des cerisiers, des pommiers, des poiriers. Il y avait des légumes cultivés par les maraîchers.

Jamais j’aurai pensé habiter un bidonville. Un bidonville, c’est même pas une ville bidon, c’est ta vie qui est bidon, c’est tout. On n’avait pas de vies mais c’est pas vrai non plus. C’est pas le rêve, de n’importe quelle femme, de vivre dans un bidonville loin de tout, dans les champs à aller chercher l’eau. J’avais la chance que mon mari allait souvent chercher l’eau et je n’avais pas à la porter. Mais je me souviens aller à la fontaine des Rosières pour accompagner les femmes pour puiser de l’eau. Sur le chemin, on regardait ces quelques maisons qui étaient le long de la route. On rêvait devant ces maisons.

 

Regarde là, ma ville.  Elle s’appelle Bidon,  Bidon, Bidon, Bidonville.

Vivre là-dedans, c’est coton.  Dans les chambres, l’herbe pousse.

Pour y dormir, faut se pousser. 

Les gosses jouent, mais le ballon,  C’est une boîte de sardines, Bidon.

Claude Nougaro

 

 

Tous les hommes travaillaient. Il y avait besoin de beaucoup de mains d’œuvre. C’est pour ça qu’on nous a fait venir au départ. Mon père a travaillé pendant des années comme OS chez Citroën. La France s’est bâtie dans ces années là avec tout ce travail. Pourquoi on a fait venir tant d’Algériens, de Marocains ? C’était pour les fonderies, pour les mines, pour les usines, pour tous les travaux, pour construire les routes, les immeubles. Tout ça a été fait au lendemain de la guerre de 39-45. On était Français à l’époque. L’Algérie était une colonie de la France.

On vivait difficilement aussi parce que c’était pendant la guerre d’Algérie. On n’était pas directement en guerre mais on sentait la guerre avec le FLN, avec le MNA. Avec la police ou les CRS, on a toujours été respecté mais il y avait toujours la crainte. Avec la guerre d’Algérie, on se demandait ce qu’on allait devenir. Est-ce qu’on allait nous renvoyer chez nous ?

 

C’est peut être pour ça que pendant longtemps, en France, on ne s’est pas occupé des familles Maghrébines.

 

Avec le recul, aujourd’hui, je me dis qu’on ne s’est pas occupé de nous parce qu’on ne savait pas la fin de l’histoire.

La guerre d’Algérie s’est terminée et peu d’Algériens sont retournés là-bas et beaucoup de réfugiés sont revenus ici. Il y avait un terrible problème de logements et ce n’était pas que pour les Algériens, il y avait beaucoup de familles de Français qui étaient très mal logées aussi.

Ce qui est différent d’aujourd’hui, c’est que nous étions tous logés à la même enseigne. On n’habitait pas là parce qu’on n’avait pas les moyens, on habitait là parce qu’il n’y avait aucune considération pour es familles qui arrivaient d’Afrique du Nord. Rien n’était prévu pour nous loger. On nous laissait construire des cabanes. Les hommes, les maris travaillaient en usine, les femmes étaient là, il y avait des enfants qui naissaient, les familles vivaient là. J’ai vécu là. J’ai eu un troisième enfant. Puis on est parti.

 

Je me suis aperçue que j’ai squeezé une partie de ma vie parce que quand on me demande le bidonville et les HLM, je dis qu’on est parti du bidonville pour aller au HLM mais ce n’est pas vrai, des souvenirs me reviennent, entre les bidonvilles et le HLM, je suis retournée un peu à la rue Gounod puis à Sartrouville dans des logements qui  ne sont pas pour des être humains qui se respectent. On est parti au bout de trois ans et demi du bidonville toujours dans l’espoir d’un mieux vivre mais à Sartrouville, on s’est retrouvé dans un garage transformé en logement par son propriétaire. Là, j’ai eu un autre enfant, mon quatrième.

 

Nordine, un de mes enfants a attrapé la polio et pendant  deux années, il a été soigné à l’hôpital de Garges puis ils l’ont transféré dans un hôpital spécialisé à Berck dans le Nord. On ne pouvait plus aller voir notre enfant si on restait là. Alors, on a déménagé. On est parti à Outreau vers Boulogne Sur Mer où étaient déjà partis mes parents. J’ai eu deux autres enfants nés à Boulogne.

On est resté deux ans et demi jusqu’à ce que Nordine sorte de l’hôpital. On est reparti en région parisienne, retour à la rue Gounod. On avait deux pièces pour vivre à six enfants et nous deux. On était huit dans deux pièces.

Sur le Val, on voyait des immeubles se construire peu à peu mais on se disait qu’on n’aurait jamais un logement là dedans. C’était pas pour nous. On ne voulait pas trop espérer pour ne pas être déçu. Puis on croyait plus les fausses promesses. Parce que quand on avait notre premier enfant, on avait déjà fait une demande en mairie mais à l’époque, on nous a dit qu’ils logeaient d’abord les familles nombreuses. Maintenant, qu’on avait 6 enfants, on n’avait toujours rien.

A force d’aller à la mairie pour demander, on a eu l’appartement. C’était en mai 1969. On est arrivé enfin en HLM.

 

Quand on a reçu l’avis qu’on nous attribuait un appartement au 13 rue de l’Ecureuil à la Berionne, on a été chercher les clés. On avait tellement peur qu’ils changent d’avis, c’était le 14 ou le 15 mai, ce jour là, on a pris les enfants en pyjama et on les a emmenés directement là-bas de peur qu’ils changent d’avis et qu’ils donnent l’appartement à quelqu’un d’autre. On est arrivé dans une camionnette avec quelques affaires et les enfants à moitié habillés. On était là-bas à l’aube. J’avais un de mes enfants, Morad, qui est décédé aujourd’hui, qui allait d’un bout de l’appartement jusqu’à un autre bout. Et il courrait comme ça d’un bout à l’autre de l’appartement sans arrêt tellement, il y avait d’espace. Il a fait ça toute la journée. Il y avait une grande salle de bains, deux cabinets de toilette, une salle à manger immense, une très grande chambre et trois autres de l’autre coté. La cuisine. La cuisine ! Moi qui avait toujours eu une minuscule cuisine, là, il y avait de la place. C’était un vrai changement de vie pour nous.

On est arrivé tous en même temps dans l’immeuble. La dalle était encore en construction. Le parc n’existait pas, c’était de la gadoue. Il n’y avait pas encore d’écoles de ce coté là. Les enfants devaient traverser de l’autre coté pour aller à l’école Paul Eluard qui était en préfabriqué. Ensuite tout s’est construit, il y a eu l’école Henri Wallon, le parc a été fait et la dalle s’est construite avec tous ses commerces. J’ai vu complètement naître le quartier. C’était une grande aventure.

Mais une fois qu’on a eu l’appartement, j’ai eu peur. Peur de cet espace, comment le remplir ? Dans le bidonville, on avait des lits cages, des toutes petites choses et là, il y avait tellement de place. Comment remplir cet appartement ? Mon mari avait toujours travaillé et on avait l’argent des allocations familiales mais on n’avait pas d’argent de coté. Alors, j’ai pris des tissus de robes arabes que j’avais pour faire des rideaux aux fenêtres. J’ai cousu des morceaux de tissu pour recouvrir de la mousse et faire une banquette dans la salle à manger. C’était un vrai problème pour moi de passer à deux pièces à ce truc géant. J’ai paniqué pendant un moment mais après, on s’y est fait très bien. On a meublé. On a fleuri. On a eu un intérieur qui petit à petit est devenu très agréable. C’était immense comme joie pour nous.

Le quartier a évolué et la dalle était très belle. La dalle était vivante ; il y avait des bons commerces, diversifiés, de belles boutiques ave des gens sympathiques. On avait plaisir à aller sur la dalle. C’était un endroit vivant où les gens allaient, se rencontraient, où les gens partageaient beaucoup de choses. A la Berionne, il y avait l’Union des femmes Françaises et on se rencontrait une fois par mois pour discuter d’un tas de choses. Il y avait l’Amicale des locataires. On était impliqué dans le quartier. Comme on est arrivé tous en même temps avec nos enfants, on amenait les enfants à l’école et cela a créé des liens entre nous. On a évolué, chacune à sa manière, mais on partageait beaucoup. Il y a eu les réunions Tupperware, les réunions Avon. Ça se faisait les unes chez les autres.

Il y avait vraiment une vie entre nous. C’était une vie entre femmes et avec les enfants parce que les hommes travaillaient. La journée, ils étaient à l’extérieur, heureusement pour nous. Ça, c’est un regret, cette vie, je ne l’ai pas retrouvé ailleurs.

 

Mais, tout a changé, après. Le quartier s’est dégradé, abîmé. Aujourd’hui, c’est devenu plus individualiste, plus personnel. Il y a toujours des gens qui font des choses mais ce n’est plus resté un milieu ouvert comme c’était. Beaucoup de choses simples essentielles à la vie commune ont disparu.

 

 

En 1978, j’ai perdu mon mari. Il s’était fait opéré de la vésicule biliaire et il a du y avoir une erreur. Il est rentré à l’hôpital pour une opération et il est mort huit jours plus tard. On ne sait pas pourquoi.

J’avais 34 ans et je suis restée seule avec mes huit enfants. J’avais deux solutions, où me remarier où l’assistanat, courir demander des aides. J’y suis allée une fois. On m’a dit d’aller au consulat. Ils m’ont donné trente francs et ils m’ont dit d’aller voir l’aide sociale. Je suis tombée sur une femme mauvaise. Elle me dit :

–       Votre fils, au lieu d’aller passer son bac, il ferait mieux d’aller travailler.

Je ne me souviens pas de ce qu’il s’est passé. J’ai senti ma tête partir en arrière et j’ai cogné le sol. Je me suis réveillée dans un bureau et je me suis jurée de ne plus jamais retourner demander de l’aide dans un bureau. Et-ce un bien pour un mal ? Je ne suis pas pour l’assistanat, voir des gens implorer de l’aide sans se donner les moyens, c’est mauvais. J’ai décidé de travailler.

Jusque là, à part la vie sur la dalle où je sortais seule, le reste, c’était toujours avec mon mari. Si je faisais les courses à l’extérieur, c’était avec mon mari. Et je me suis retrouvée avec mes enfants et, je ne savais pas faire mes courses, toute seule. Je ne savais pas le monde extérieur. Je ne connaissais rien en dehors du quartier, le plus loin, c’était peut être la mairie ou la sécurité sociale. Puis, j’avais besoin d’argent pour élever mes enfants. Les seules choses que je savais faire, c’était faire le ménage ou m’occuper d’enfants. J’ai commencé à garder des enfants chez moi pendant trois ans. Entre mes enfants et ceux que je gardais, j’en pouvais plus. Puis, j’étais toujours chez moi et cet appartement me parlait trop. J’en pouvais plus. J’ai arrêté de garder des enfants. J’ai été voir le médecin et il m’a dit qu’il fallait que je sorte, quitte à faire des ménages, il fallait que je change d’air. J’ai fais des heures de ménage au foyer de la Berrione et chez des particuliers. Mais ce n’était pas suffisant. J’ai été m’inscrire à L’ANPE. Je suis tombée sur un monsieur qui m’a demandé ce que je voulais. J’ai dis :

–       Moi, je veux des heures de ménage parce que ce que j’ai ne me suffit pas pour élever mes enfants. Il me faut plus d’heures.

Je lui ai dis :

–       Même si vous me donnez à nettoyer les chiottes de Saint Lazare, j’y vais.

Il me dit :

–       Mais vous n’avez pas d’autre ambition que de nettoyer les toilettes de Saint Lazare ?

–       Non. Je n’ai fais que l’école primaire jusqu’au CM2. Je n’ai rien.

Après, il m’a dit :

–       Mais au fond de vous, vous avez bien quand même quelque chose qui vous ferait envie ?

Je me suis dis, celui là est en tain de se moquer de moi, je vais me dépêcher de partir et je vais me débrouiller toute seule. Je lui ai dis :

–       En vous attendant, j’ai vu qu’il y avait de gens qui attendaient et qui ne savaient pas lire et écrire et qui ne parlent pas bien le français. Et il n’y a pas vraiment un bon accueil pour eux.

Il me répond :

–       A l’ANPE, il faut être Français.

Là, je me suis dis qu’il fallait que je me dépêche de sortir de là. Je suis partie.

Au bout de trois semaines, un mois, il me téléphone pour me dire qu’il y avait une association qui cherchait une formatrice pour s’occuper de jeunes en difficulté. Je lui ai dis :

–       Mais, Monsieur, je n’irai pas. Qu’est ce que je vais leur dire ? Je n’ai aucun diplôme. Ils vont se moquer de moi.

–       Je vous laisse les coordonnées et vous faites ce que vous voulez. Au revoir.

Et il raccroche. J’en parle à mes enfants, aux deux grands :

–       l’ANPE me propose d’aller dans une association où il demande une formatrice. Je ne peux pas y aller. Je vais me présenter devant des Français qui vont se moquer de moi. Qu’est ce que je vais leur dire ?

Ce qui m’arrive après, je raconte tout le temps. Mon fils, le lendemain arrive avec un paquet. J’allais l’ouvrir, mon fils me dit :

–       Attends maman ! Ce qu’il y a dans ce paquet, ce sera à toi de choisir, où tu vas y mettre des gamelles, où tu y mettras des livres.

J’ouvre le paquet, c’était un sac, un très beau sac.

Je dis à mon fils :

–       Mais, je n’ai jamais pris de gamelle dans mon sac.

–       A force de faire des ménages, un jour tu prendras une gamelle. Si Tu te présentes à la place, peut être qu’ils ne te prendront pas mais peut être qu’ils te prendront et tu pourras y mettre des livres.

Après ça, je n’avais pas le droit de me dégonfler. J’ai pris le train pour Cormeilles. Entre Val d’Argenteuil et Cormeilles, il y a une station. J’ai cru que ce train ne s’arrêterait jamais. Et me voilà à Cormeilles. J’ai d’abord fait demi tour. J’avais peur, je ne voyais pas ce que je pouvais dire à ces gens, je me sentais ridicule. Je n’avais jamais fait un entretien d’embauche. Finalement, j’y vais. A L’association s’appelait La Montagne Vivra. Deux femmes me reçoivent ; la directrice et son adjointe. Je leur dis :

–       Voilà, l’ANPE m’a dit de me présenter mais je j’ai jamais travaillé, je suis mère de famille, j’habite la ZUP. Et je raconte un peu mon histoire. Je me présente et je sais que vous ne me prendrez pas. Je n’ai aucune expérience, aucun diplôme.

Ils me disent :

–       C’est vrai qu’on a reçu des personnes et d’autres encore doivent venir et elles ont de l’expérience.

Je ne demandais qu’une chose, qu’ils me disent de m’en aller pour que je puisse dire à mon fils : J’y suis aller mais ils ne m’ont pas pris. Mais ils ne m’ont pas ça, ils m’ont dit que comme tous les candidats, j’avais un entretien avec le groupe de jeunes en difficulté. Je suis revenu et j’ai passé une matinée avec les jeunes. C’était une salle avec quinze jeunes de seize à dix huit ans, en majorité des Maghrébins et peut être quatre ou cinq Français. Ils avaient les pieds sur les tables, les cigarettes qui fumaient. Je ne savais pas quoi faire ni quoi dire. Au bout d’un moment, je leur dis :

–       Vous ne voulez pas vous présenter ? Moi, je viens pour un poste de formatrice.

–       Ah ! C’est toi qui viens nous parler de la famille.

–       Oui. De toute façon, je vais me présenter et je m’en vais. Je m’appelle Mimouna G, j’habite la ZUP d’Argenteuil et j’ai huit enfants.

–       Heu ! L’autre, elle a huit enfants !

C’est ce qui a déclenché la discussion.

–       Est-ce que tu as des filles ? Est-ce qu’elles sortent ou qu’elles sortent pas ?

A la fin, les jeunes me demandent de repasser le voir pour une journée porte ouverte à l’association. Quand ils m’ont dit ça, j’ai rigolé, je leur ai dis :

– Qu’est-ce que ça veut dire Journée porte ouverte, chez nous, la porte est toujours ouverte.

 

Après ça, j’ai eu un rendez-vous avec la présidente qui était à Pontoise et qui était avocate. Donc, je vais à Pontoise. Je rencontre la présidente qui d’entrée me dit :

–       Je préfère vous le dire, on recherche un homme parce que c’est un groupe qui est très dur et qu’il faut une poigne d’homme.

Je lui dis :

–       Je savais très bien que vous ne pouviez pas me prendre mais ça m’étonne de vous, de me dire qu’il faut une poigne d’homme pour des jeunes ou des enfants en difficulté. J’ai huit enfants et je n’ai pas besoin de hurler pour le faire entendre. Ça me surprend de vous. Vous êtes avocate et il y a à peine cinquante ans, des femmes se battaient pour porter la robe et pouvoir défendre et entrer dans un palais de justice. Je sais que vous ne me garderez pas mais j’ai fait le chemin pour dire, voilà, j’ai été jusqu’au bout. On se quitte comme ça.

Comme je l’avais promis aux gosses, je vais à la journée porte ouverte à Cormeilles. Les jeunes me voient et me font visiter tout ce qu’ils avaient fait. Je m’apprêtais à partir quand la directrice me dit :

–       On a quelque chose à te dire.

–       Oui, je sais.

–       Tu sais ?

–       Oui. Vous m’aviez prévenu qu’il y avait d’autres personnes avec expérience et moi, je n’ai pas d’expérience. Je suis venue parce que j’ai promis aux jeunes de venir.

–       C’est toi qu’on a gardé.

C’était un moment fort. C’était la première fois qu’on me reconnaissait quelque chose. Une confiance m’a été donnée. J’étais contente et avec beaucoup de peurs. Mais, tout de suite, j’ai été dans le bain et, tout de suite, j’ai été à l’aise avec ces jeunes. Et j’ai travaillé pendant vingt ans. Au début, j’ai été formatrice avec des jeunes. Après, j’ai voulu travailler avec des femmes dans des cours d’alpha dans une autre association. J’ai toujours travaillé dans le milieu associatif sur Cergy, sur Pontoise, sur Argenteuil. Mon évolution, je ne l’ai jamais demandée, c’est toujours la hiérarchie qui me proposait un poste au dessus de celui que j’avais. Ce qui était important, c’était le travail que je pouvais rendre au sein de cette association et le ce que je pouvais apporter aux gens. Ce qui était primordial, c’était ça. Le monde associatif, c’est un milieu particulier.  Quand on fait une chose et qu’on aime, on est impliquée, on donne et on reçoit, le plaisir est aussi pour nous. Mon travail ça a été un rêve.

Et le sac que m’avait offert mon fils, je l’ai toujours et j’y ai mis des livres.

Avant que je ne travaille, je ne parlais pas, je ne sortais pas.

Mon histoire, c’est l’histoire de plein de femmes.

Une femme écrivain, Leïla Seibar est venue plusieurs fois à la bibliothèque. Une fois, elle avait présenté un de ses livres. Il y avait eu un verre à boire après et je suis allée la voir car j’avais lu deux de ces livres. Elle me demande ce que je fais et  je lui raconte que j’ai perdu mon mari et que je suis restée seule avec huit enfants et que j’ai du aller travailler et voilà comment je suis devenue formatrice. Elle me dit :

–       Alors, c’est bien qu’il est mort.

–       Tu ne peux pas dire ça.

–       Ne le prends pas au premier degré. S’il était vivant, tu ne te serais pas découverte.

C’est vrai, mais c’est un grand prix, c’est payer cher le prix de la vie.

 

Le prix de la vie

 

Nos enfants, c’était notre priorité. Chaque parent va dire qu’ils ont fait ce qu’ils ont pu pour leurs enfants. Mais vraiment, on a fait tout ce qui est en notre pouvoir pour eux, pour que chaque enfant ait ce dont il a besoin. Je me disais qu’on n’y arriverait pas. Un enfant a besoin quand on a un intérieur qu’il soit agréable, qu’il soi bien tenu. On ne voulait pas que nos enfants ressentent de privations. C’est une grande responsabilité que l’on a, d’être parent.

Je n’ai été qu’à l’école primaire jusqu’en CM2. A l’époque, on avait encore les cours ménagers où apprenait aux petites filles comment repasser, faire la cuisine, faire la vaisselle et le ménage.

Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris avec mes enfants quand ils ont été à l’école puis au collège. Je voulais tellement qu’ils réussissent que je lisais leurs leçons pour les aider à faire leurs devoirs. Je lisais avec eux. J’aimais lire. C’est ce qui m’a tenu et c’est comme ça que j’ai appris et que j’ai pu avoir un petit savoir, tout petit.

Mes enfants, je les ai portés et ils m’ont porté. C’est tout ce que j’ai. C’est tout ce que j’ai eu jusqu’à aujourd’hui. Mes enfants, c’est ma couronne. C’est ma force. Si j’ai fait les choses, c’est grâce à eux et pour eux. J’ai toujours vécu à travers mes enfants. J’ai eu le malheur d’en perdre deux.

Le premier, Mohamed en 98, il avait 24 ans. Mohamed aimait peindre, il jouait aux échecs. Il était plein d’envie. Il était sportif et souvent, il allait jouer au foot avec les jeunes de Montigny Un jour, il est allé jouer et il est tombé. Rupture d’anévrisme qu’ils disent…

Et six mois plus tard, en 99, Mourad, il avait 26 ans. Il est mort d’une overdose. Ça n’a pas de nom. Ça n’a pas de nom…

Quand ça a changé dans le quartier, dans les années 90, la drogue est arrivée. Et Mourad a touché à la drogue. Malheureusement, il en est mort. Et tout ce qu’on peut vivre avec un enfant qui se drogue. Même si c’est un homme, c’est un enfant et tout ce qu’on peut vivre avec lui, avec ce qu’il traverse, ce qu’on traverse avec lui, c’est très dur. On est tous entraîné dans sa galère, tous entraîné dans son mal être de la drogue. Il était prêt à tout pour en avoir. J’en veux à ceux qui font ça.

Depuis j’essaye de maintenir la tête hors de l’eau mais c’est difficile. Après tu as toujours la peur qu’il arrive quelque chose. J’ai toujours peur.

Ces deux enfants qui ne sont plus là ; ils sont là sans être là mais ils ne sont pas là. C’est le drame de ma vie. La vie est tout autre depuis leur décès. C’est très difficile. Heureusement, j’ai mes enfants, j’ai mes petits enfants et mes arrières petits enfants. J’ai 22 petits enfants, onze arrières petits enfants. Je suis une maman comblée.

 

 

Ce projet sur la parole, c’est bien et c’est mieux que bien, c’est la transmission. C’est ce qu’on peut raconter et ce qu’on peut entendre. C’est ce qui est nécessaire pour que continue de vivre les lieux, les gens. La parole, c’est ce qui sert pour transmettre et sans transmission, on se meurt. Si les personnes du quartier ne veulent pas parler de ce quartier, il ne restera rien de ce quartier. Il y aura les immeubles mais l’histoire ne sera pas là.

Récit écrit à partir de paroles collectées.

Ludovic Souliman, décembre 2013

Welcome Homme Paillasson

Welcome Homme Paillasson

Dimanche 6 décembre, il pleut. Casquette sur la tête, on va les voir, les soutenir, leur donner un peu d’espoir.

Sur le paillasson d’en face, comme dans le film, il y a écrit WELCOME. Bienvenue Homme. Là-bas, l’an dernier, sur la terre rouge du Burkina, on m’a souhaité bonne arrivée. WELCOME Homme.

Dehors, ils sont là, sur le trottoir, sous la pluie, tentes montées sur le bitume devant le centre des impôts. Le bâtiment tout neuf a un auvent sur le devant, l’architecte n’avait pas prévu sur ses papiers qu’il servirait d’abri aux sans papiers.

J’arrive, rectangle rouge de moquette, quatre hommes, chaussettes aux pieds, font leur prière.

Prière ?  Vous êtes prié de quitter le territoire Français dans les plus brefs délais. C’est écrit sur le papier blanc.

Six semaines qu’ils sont là, sur le trottoir. En grève. En lettres noires écrites à la main sur un drap blanc. Régularisation des  sans papiers.

Sanou, Tidiane, Dousso, Joseph, Lassana, Malamina, Safia, Modibo, Adje, Salimata, et d’autres, tous noirs de peau devant le centre des impôts.

Sanou a fui la Sierra Léone. Il a marché, marché à travers terre et frontières d’Afrique sans argent. Arrivé au Maroc, il a traversé le détroit de Gibraltar sur une barque. Il est là depuis cinq ans. Depuis cinq ans, il travaille sur les chantiers. Son père et sa mère sont morts dans cette guerre civile qu’il a fuie. Ici, il n’est plus rien. Il me montre une feuille blanche, officiel, l’invitant à quitter le territoire français dans les plus brefs délais.

Lassana, depuis dix ans, de ses mains épaisses et calleuses il a construit des bâtiments, des trottoirs, il a construit des écoles, il a construit des hôpitaux. Il a même planté des arbres dans la terre de France.          Au Mali, il était berger, il vivait dehors avec les bêtes, il n’avait rien. Il rêvait d’une autre vie. Il raconte la peur quand dehors, il croise des uniformes. Il se sent comme un voleur, un hors la loi, lui qui n’a jamais rien volé. Il espère une autre vie. Sa femme est au Mali avec son enfant. Tous les mois, il lui envoie un peu d’argent. Depuis dix ans, il n’a pas plus vu sa femme ni son fils. Il espère les papiers pour pouvoir les revoir.

Safia fait des ménages depuis dix ans. Elle aussi a une histoire compliquée. Elle n’a jamais arrêté de travailler depuis dix ans. L’argent qu’elle gagne c’est pour ses quatre enfants restés au Mali. Elle aimerait les revoir.

Dousso a fui, un homme violent. Elle a quitté son pays, laissé ses deux enfants à sa vieille mère malade. L’espoir, la France. Elle travaille avec Safia dans un bel hôtel à Paris. Quarante heures par semaine pour six cent euros par mois. C’est payé au noir. C’est comme ça. Elle rêve d’avoir des papiers pour revoir ses enfants, les faire venir auprès d’elle, voir sa pauvre mère. Les mots pleurent sur ses joues.

Elles parlent et Tidiane les écoute. Il dit :

–       Je les entends et je pense à nos mères. Ma mère, paix à son âme est partie. Mais j’entends ces femmes et je pense à nos mères et les larmes viennent à mes yeux. Pourquoi n’avons-nous pas le droit d’être là ? Nous travaillons dur. Nous payons des impôts. Nous avons quitté nos pays. Nous sommes loin de chez nous. Pourquoi nous faire souffrir encore plus ?

Welcome Homme Welcome

Malamina travaille depuis dix ans. Il raconte son grand père qui a fait la guerre de 39 45. Il a fui la Cote d’Ivoire au moment de la guerre. On lui demande des preuves, des papiers, des photos. Il dit :

–       Comment prendre des photos de soldats qui tuent ta famille ? Comment faire des papiers quand tu fuis la mort, quand ceux qui donnent les papiers sont ceux qui veulent te tuer ? Mes preuves, c’est ma parole, c’est ce que j’ai vu, c’est ce que je dis. mais ici, ma parole ne vaut rien.

Modibo, attend, tête baissé, il écoute calmement. Lui aussi raconte, la misère, le désir de s’en sortir, le grand-père qui a fait la guerre pour la France, le rêve né sur les bancs de l’école à apprendre cette langue des droits de l’homme. La galère depuis six ans, les travaux durs dehors, sous la pluie dans le froid. Le mensonge sur ce pays qui n’est pas une terre d’accueil. La volonté d’être considéré comme un homme, de ne plus être exploité, de ne plus être obligé de se cacher, de fuir devant les uniformes. Le combat, la dignité.

Welcome Homme Welcome

Salimata est là depuis vingt ans. Elle a connu l’angoisse des sans papiers. Elle dit qu’il n’y a pas de mot pour dire la peur d’un sans papier, la peur de sortir, la peur d’être attrapé, la peur pour elle, pour ses enfants qu’elle n’ose aller chercher à l’école. Vivre cachée, terrée, tête baissée dans l’ombre de la vie, dans l’ombre de la ville. Elle raconte le travail, l’exploitation, les levers à quatre ou cinq heures du matin pour aller faire le ménage dans les bureaux de grande société.

Aujourd’hui, elle a ses papiers, elle est en règle. Elle peut voyager librement. Elle est retournée deux fois au Mali voir sa famille.

Elle raconte qu’elle a chez elle une paire de baskets blanches. Ces chaussures sont celles d’un homme, son ancien ami. Il était venu en France. Il était clandestin, sans papier. La police l’a attrapé, expulsé. C’était en 2005. Il y a eu un comité de soutien pour empêcher tout ça mais ça n’a pas suffi. Le jour où son avion a décollé de Roissy, des hommes, des femmes se sont rassemblés pour empêcher ça. Mais ça n’a pas marché. Salimata était là. Elle voulait le voir, le revoir avant son départ. Elle avait préparé un sac avec quelques affaires et ces baskets blanches. Elle voulait lui donner ces affaires mais on l’en a empêché.

–       Non madame. Vous n’avez pas le droit.

Pas le droit d’embrasser une dernière fois. Pas le droit  de rendre les chaussures. Pas le droit de dire au revoir. Le droit pas. L’avion est parti pour le Mali, sans un au revoir. L’homme sans ses baskets. C’était en 2005.

Salimata a reçu un coup de téléphone l’an dernier, en octobre 2008. Un ami l’a appelée de Mauritanie. Un coup de téléphone. Un coup. Son ami sans argent avait tenté de revenir en France, il a pris une barque et la barque s’est renversée. Il est mort. Salimata a ses affaires chez elle. Cette paire de baskets blanches. Elle ne sait pas quoi en faire.

WELCOME est écrit sur le paillasson. Homme paillasson.

Je traverse la page à la rage, l’eau est glacée. Sur la terre de France. La terre est lourde.

Bonjour à toi fils de lumière, enfant d’Afrique, mon frère.

La terre est lourde en ces jours nouveaux, lourde de menaces et de crainte.

La terre est lourde quand elle est aux mains d’hommes cupides et malfaisants.

L’histoire est un fleuve dont les crues sont terribles quand le pouvoir est aux mains de hyènes aux masques et aux voix de sirènes, quand le pouvoir puise sa force dans la haine et joue à distiller la peur dans le cœur des hommes.

La terre est lourde quand le doigt qui nous gouverne est drapé de noir et enterre l’histoire au nom de la patrie, du sang versé et de héro collabo. Et pire, quand ce doigt pointe l’étranger, le sans grade et sans papier.

La terre est lourde quand le fort opprime le faible, quand la terreur et l’inquisition sert d’argument politique, quand le discours des urnes jette en pâture à la foule aveugle, l’enfant sans mot et sans droit, l’enfant de la misère qui n’a que des pierres et des mots bourrés de fautes pour se défendre.

La terre est lourde et il faut forger de nouveaux muscles pour y marcher, il faut forger des corps plus forts pour s’y dresser, il faut de nouvelles voix plus fortes que le bruit des fanfares serviles et flatteuses.

Que viennent en nos gorges brisées des cris puissants d’humanité, des chants de liberté. Rester un homme de cœur et de cause, ne pas abandonner l’autre.

La terre est lourde et je te serre dans mes bras, mon frère, avec joie et grand sourire de savoir que la vie est un miracle sans fin et l’espoir entre nos mains.

WELCOME Homme. Welcome…

Noël et jour de l’an à camper sur le trottoir. Noël et jour de l’an sous le froid et la neige. Bonhommes d’hiver noirs. Cercles d’hommes autour des braseros. Le boulanger Marocain qui vient apporter le pain. Des voitures s’arrêtent, un puis un puis une, descendent, viennent saluer, apporter vêtements chauds, sacs de charbon, un peu d’argent, une marmite de soupe chaude. La solidarité en sourire de chaque jour pour réchauffer les cœurs. Les corps ont  froid. Froid.

Lasssana, Malamina, Modibo, Tidian, Safia, Dousso et les autres. Avec pour seul espoir la lutte, des papiers en règle pour vivre à visage découvert. Papier d’espérance.

Vendredi 15 janvier, usés, fatigués, moins nombreux, la police les a délogés, expulsés, chassés. La rue nettoyée est redevenue propre sans tente et sans saleté, sans banderoles et sans papier. Sans Papiers où êtes-vous ?

Welcome homme, Welcome

Demain de Vitry à Nice, Demain de la Bastille à la nation, demain à la République, les pas des hommes sans papier mais pas sans identité résonnent sur le pavé et nous sommes à leurs côtés dans leur lutte pour la jsutice et l’égalité. Nous sommes à leurs côtés en toute fraternité.

Welcome Homme ! Welcome !

Ludovic Souliman, décembre 2011.

 

Le vieil homme et la Caissière en rencontre d’hier

Bonjour,
Pour le plaisir enrobé de son papier argenté, un oeuf en chocolat de mémoire d’il y a quelques jours.
Un petit rien en hasard de vie, curieux de tout
Bien à vous.

Hier,

Il me fallait des ballons, vous savez, des ballons de baudruche. J’aime bien ce mot de baudruche. quand j’étais petit, j’imaginais des ballons fait avec l’oiseau, entre autruche et baudruche quand on est petit, il n’y a qu’un rêve.
Bon, pas facile à dégotter de nos jours, partout, je trouve des ballons, soit trop petits, soit, avec de la pub déguisée.
J’en ai trouvé mais cette quête m’a permis une belle rencontre, la voilà…

Voilà, ça s’est passé à la caisse de Carrefour à Athis Mons.
J’allais payer quand, un vieux, très vieux monsieur, s’est approché, il avait une grosse casquette de laine sur une toute petite tête, un visage avec des rides profondes, comme des fleuves. Il me souriait et il n’avait presque plus de dents.
La caissière l’a reconnu et elle l’a salué d’un beau sourire.

C’est elle, qu’il venait voir, une femme ronde et radieuse avec les lèvres comme des fraises, toutes brillantes.
Le vieux monsieur s’est approché. Il s’est appuyé sur sa cane et il a commencé comme si de rien n’était à bavarder avec la femme.
Il y a eu un murmure d’agacement dans la queue impatiente. La caissière lui a parlé gentiment:
– Bonjour. Vous allez bien aujourd’hui ?
Et elle lui a souri de toutes ses dents bien blanches. Il lui a répondu:
– Avec le soleil, ça va. Vous avez de jolies dents. Vous avez de la chance d’avoir toutes vos dents. Prenez en soin.
– J’y fait bien attention.
Le temps s’est arrêté quelques secondes encore. Les gens remuaient ostensiblement pour faire remarquer qu’il n’avait pas de temps à perdre.
Tranquillement, le vieux monsieur a continué sa cour et il a dit:
– Je vous ai amené votre petite chanson. C’est la chanson de la petite puce et du poète.
– C’est tout a dit la caissière. Elle est toute petite votre chanson.
– Non. a dit le vieil homme, la puce et le poète, c’est que le titre, voilà la chanson.
Et le le vieux monsieur avec sa toute petite voix, comme un archet frottant un vieux violon a fredonné:
Un poète avait une puce
il l’aimait d’un bel amour
Il lui a fait coudre sur mesure
De beaux habits de cour
La puce était fort belle, je vous assurre
Il fallait la voir danser de joie
Dans sa petite robe de soie
Et le poète de la voir, ne se lassait pas
Elle était sa muse, il était son roi
Si tout cela vous amuse
Apprenez qu’en amour la taille ne compte pas
Le vieux monsieur en chantant étendait doucement ses bras comme un chanteur de music hall. le temps ne compatit plus et tout le monde souriait. La caisssière a applaudi :
– Elle est belle votre petite chanson. Elle me plaît. Pour vous remercier, je vous donne un bisou. Et maintenant filez!
Elle a embrassé le vieux monsieur qui tout heureux s’en est allé appuyé sur sa cane, un sourire bienheureux sur les lèvres et dans les yeux, une folle jeunesse.
Bip! Bip! Entre les mains de la femme qui avait repris son travail et ses esprits, les articles bipaient leur monotone petite chanson de code barre sans inspiration.
Elle m’a dit:
– Il vient tous les jours et tous les jours, il me chante ma petite chanson. C’est sacré ma petite chanson.
J’ai pris mon sac et mon chemin, dedans, du pain, du lait, mes ballons et une petite chanson.
J’ai regardé le vieil homme de son pas lent s’éloigner dans la galerie marchande appuyé sur sa cane. Il allait à une autre caisse sous l’oeil vide d’un cerbère géant noir.
Je suis parti de l’autre coté.
Chez moi, j’ai gonflé un ballon, il m’a explosé au visage. Puis j’en ai gonflé un autre et j’ai joué avec, je l’ai fait couiner puis je l’ai lâché et le ballon s’est envolé en bourdonnant et j’ai imaginé les rires des enfants.
La Vie est belle de chaque rencontre, de ces petits trésors de rien, des ces hasards des rues et des caisses que la vie nous offre en petit trésor du jour.
Mon coeur est mon âme.
Ludo

 

La prison m’a sauvé la vie La Grande Oreille 2012

La prison m’a sauvé la vie

C’était, il y a tout juste un an. A l’avenir, ce sera pour toujours en 2010 à l’avenir…

2010, hier sur la terre, jeudi 9 décembre. Qui se souvient de ce jour noir sur les routes enneigées. Des gens par milliers bloqués dans leur voiture, prisonniers des flocons légers tombés du ciel.

Avant que ne se perde l’empreinte de ce jour, neige les flocons d’encre pour dire cette rencontre là sur la page blanche.

Métro Glacière, station bien nommée en ce jour de gelée, la neige glacée craque sous les pieds. Une femme en talons haut et jupe serrée marche, telle une funambule,  une main à plat sur le haut mur de pierre. La mode et le désir de plaire plus fort que l’hiver.

Nulle fenêtre percée dans le mur de meulière qui se perd vers le bleu du ciel.

J’y suis. Formalités d’usage, carte d’identité, sas un, sas deux, vider ses poches, offrir l’image de son corps sous rayons X. Autre porte, me voilà dans la cour arrière de la  Santé. Deux pigeons s’envolent au dessus du toit de la prison. Grille après grille, traverser les couloirs, monter et descendre des escaliers jusqu’à une dernière porte de barreaux d’acier blanche.

A l’intérieur, ça vit, ça marche, ça bouge, des hommes ; détenus, surveillants, balayeur, des femmes en uniformes. Les regards se croisent, les bouches s’ouvrent :

– Bonjour. Bonjour. Bonjour…

C’est un autre monde, un monde où on se dit bon jour. Il faut venir en prison pour retrouver cette parole née de la rencontre de deux humains. Ici, gardiens, agents d’entretien,  tout ce qui porte un uniforme est libre,  tous ceux qui n’en ont pas sont prisonniers, jean, baskets, jogging, les tenues des détenues sont libres.

Je réponds aux saluts et continue mon voyage. Dans ce labyrinthe de fer et de béton, chaque son résonne comme dans une caverne. Monter, descendre des escaliers jusqu’à une dernière porte de barreaux d’acier blancs. Une pièce très éclairée. Des étagères chargées de livres. C’est la médiathèque de la prison. J’apprends que dans cette prison pour hommes, les livres les plus empruntés  par les prisonniers sont Les livres de cuisine.

Qu’est-ce que je fais là et je repense au conte tant de fois entendu et raconté du crâne échoué sur la plage :

–        Qu’est-ce qui t’as amené là ?

–        La parole.

Ils sont là, douze hommes assis en cercle sur les fauteuils rouges de la médiathèque de la prison. Douze hommes assez jeunes forment un cercle. Les oreilles se tendent.

–        Je m’appelle Ludovic Souliman, je suis conteur et c’est pour vous raconter des contes que je suis là aujourd’hui.

C’est l’hiver, il a neigé comme hier et un homme sort de chez lui. Il contemple les champ recouverts de givre et de neige étincelant comme des champs de diamant sous les rayons du soleil levant. Il part au travail. Il a peur d’être en retard et là, il voit un oiseau frigorifié… L’oiseau imprudent finira sous les crocs du renard et la parole éclaire le récit et fait naître le rire et l’approbation.

–        Dans la vie, c’est parfois en pensant faire ton bien qu’on va te mettre dans la merde jusqu’au cou. Vrai ?

–        Vrai. Répond un de mes voisins.

–        Dans la vie, c’est pas forcément pour ton bien qu’on va te retirer de la merde. Vrai ?

–        Vrai.

–        Et dans la vie quand t’es dans la merde, il faut savoir éviter de faire du bruit si tu ne veux pas attirer des renards ou des ennuis. Tenez-vous le pour dit ! Comme disait ma grand-mère.

La glace est rompue. Les regards s’éveillent, les bouches sourient. Chacun s’ajuste sur sa chaise. Jeudi 9 décembre 2010, je suis venu rencontrer des détenus dans le cadre d’un projet conte développé entre la prison de la santé et le musée du quai Branly.

–        On peut avancer sa main, son bras et on peut les reculer. C’est vrai ?

–        C’est vrai. Me répond un homme

–        On peut avancer sa jambe et on peut la reculer. C’est vrai ?

–        C’est vrai.

–        On peut avancer son corps et on peut le reculer. C’est vrai ?

Hochement de tête, regards intrigués.

–        C’est vrai.

–        Mais la parole qui sort de la bouche, on ne peut pas la reprendre. La parole qui sort de la bouche peut faire le bien, peut faire le mal. Et le bien et le mal fait par la parole, nul ne peut l’effacer. On est esclave de sa parole.

–        C’est l’histoire d’une vieille femme…

Les devinettes et les contes se suivent, se questionnent, se répondent. Plus loin, deux chemins, lequel prendre. L’homme du conte réfléchit toujours avant de poser son pied  et d’aller et l’histoire, pas à pas fait son chemin, se tend vers son but.

–        Imaginez ! Vous quittez la prison.

–        Ça, on l’imagine bien.

–        Imaginez…

Le fil des contes se déroule et le voyage continue. Après l’imaginaire des contes je leur propose de parler d’eux.

–        Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens.

La porte de la parole s’ouvre et chacun donne son prénom, son lieu de naissance. La parole appelle la parole. Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens. Malek réagit :

–        Vous savez, si on est là, c’est pas par hasard. Il y a beaucoup de choses importantes qu’on a perdues en chemin pour se retrouver ici.

La parole circule de l’un à l’un, entre ceux du dehors et ceux enfermés dedans. Une heure et demi plus tard, chacun donne une poignée de main, les regards sont forts et tous me remercie.

–        Bloc A. Allez-y.

Le surveillant appelle les hommes à regagner leur cellule.

–        Bloc B. On y va.

Haffid, un détenu qui m’a demandé d’où venait mon nom vient vers moi. Toute la séance, il a écouté les histoires, la tête penchée en avant, profondément. Il a besoin de parler, sa bouche déborde de mots qui jaillissent à flots vifs.

–        Ton nom Souliman, c’est le nom d’un prophète. Il lui est arrivé tout un tas d’histoires. Il avait beaucoup de pouvoir. Il commandait à tous et tous lui obéissaient. Il commandait aux génies et aux démons. Il avait un anneau magique qui lui permettait de se rendre invisible et de parler le langage des animaux du plus petit au plus gros, de la fourmi à l’éléphant. Il était sage, il était un grand homme mais il a commis aussi des erreurs à cause du pouvoir. Le pouvoir entre les mains d’un mauvais roi peut conduire un pays et un peuple au pire. Tout le monde n’est pas bon pour le pouvoir. Le pouvoir même entre de bonnes mains peut faire du mal.

–        Ecoute, je vais te raconter.

C’est Souliman qui demande à une fourmi ce qu’il lui faut pour survivre pendant une année. La fourmi lui répond :

–        Je peux vivre une année entière avec les deux grains de riz que Dieu me donne.

Souliman entend ça et il dit à la fourmi :

–        Tu mens. Deux grains de riz ne peuvent suffire à nourrir une créature même aussi petite que toi.

–        Je n’ai pas menti.

–        Je vais t’enfermer une année entière dans une boîte avec deux grains de riz et on verra dans un an si tu es toujours en vie. Ta mort sera la preuve de ton mensonge.

Souliman enferme la fourmi dans une boîte avec seulement deux grains de riz. Un an plus tard, il ouvre la boîte et il voit la fourmi vivante. Elle a encore avec elle un grain de riz.

–        Comment as-tu fait pour vivre toute une année avec seulement un grain de riz ?

–        Tu vois avec les deux grains de riz que Dieu me donne, je sais vivre toute une année mais toi, tu n’es pas Dieu, tu n’es qu’un homme et je n’étais pas sûr de toi. Qui me dit que tu n’allais pas m’oublier. Alors, j’ai fait attention pour tenir plus longtemps.

–        T’as compris ! T’as compris ! La fourmi est toute petite mais c’est elle qui apprend quelque chose à Soliman.

Haffid est lancé, fébrile, les yeux plein de lumière, il a hâte de raconter encore. Il parle à cent à l’heure mais chacune de ces paroles se gravent en moi.

C’est une autre histoire de fourmi. Elle est très bien. C’est Soliman, encore une fois, il se rend invisible et il observe des fourmis. Il en voit trois. Il y en a une qui porte un grain de blé à une autre fourmi. Elle lui donne et elle lui dit :

–        Tiens, voilà un grain de blé.

La deuxième fourmi prend le grain de blé et l’apporte à une troisième et lui dit :

–        Tiens, voilà un grain de blé.

La troisième fourmi prend le grain et va le cacher. La première fourmi apporte un deuxième grain de blé à la deuxième.

–        Tiens voilà un deuxième grain de blé.

–        Tiens voilà un troisième grain de blé.

–        Tiens voilà un troisième grain de blé.

A chaque fois, la troisième fourmi a caché le grain de blé. A la fin, les trois fourmis se retrouvent et les deux premières demandent à la troisième où elle a caché les grains de blé. Elle leur montre la cachette mais les fourmis regardent, il n’y a plus de blé. Les trois grains de blé ont disparu. En fait c’est Soliman qui s’est amusé à prendre les trois grains pour voir comment les fourmis allaient réagir. Il entend les deux premières fourmis d’accuser la troisième d’être une voleuse. Elles appellent les autres fourmis pour juger la voleuse. Le tribunal des fourmis se réunit et les fourmis disent à la voleuse:

–  En volant trois grains de blé tu as commis une faute grave, très grave. Tu prends pour toi ce qui est pour tous.

La fourmi  se défend mais personne ne la croit. Elle est condamné à mort et aussitôt les autres fourmis se jettent sur elle et la tuent. Soliman voit tout ça. Il remet les trois grains de blé à leur place mais il est trop tard. Les fourmis voient les grains de blé et cette fois, elles se mettent en colère après les deux fourmis qui avaient accusées la troisième. soliman entend les deux premières fourmis accuser la troisième d’être une voleuse. C’est des cris de haine et de vengeance parmi le petit peuple des travailleuses.

Soliman voit tout ce malheur dont il est cause et des larmes coulent de ses yeux et tombent sur le sol. Les larmes tombent parmi les fourmis qui lèvent leurs têtes:

– Qui est ici invisible parmi nous?

Soliman redevient visible et avoue que c’est lui qui avait enlevé les trois grains de blé et qu‘il regrette son geste.

– Pourquoi as-tu fait une chose pareille?

– Par curiosité. Pour voir comment vous alliez réagir. Je ne savais pas et je m’excuse.

– Par ta faute, une innocente est morte et nous nous sommes querellés. Tu as fait un grand mal parmi nous et même si la vie continue à chacun de nos pas, nous porterons le fardeau de ces actes. Il n’y a pas de petite vie.  Dieu a fait sur la terre des petites et des grosses créatures et toute vie doit être respectée. Dieu a donné la vie à toutes ses créatures pour qu’elles en jouissent. Qui est tu pour te croire supérieur à Dieu toi qui n’est qu’un homme?

Haffid termine son récit et me demande encore:

– Tu as compris? Tu as compris?

Je lui demande pourquoi il n’a pas raconté ces histoires tout à l’heure pour les autres prisonniers.

– Ces histoires  nous apprennent beaucoup mais tout le monde ne peut pas les comprendre. Nous ne sommes que des hommes et notre destin est entre les mains de Dieu mais nous avons notre vie entre nos mains, le bien, le mal qu’on peut faire, c’est nous qui le faisons et Dieu n’a rien a voir dans tout ça.

D’histoire en histoire, la parole galope et défie le temps. Je raconte à Haffid,  un nouveau conte. A peine terminé, il ouvre la porte d’une nouvelle histoire. Sa langue rapide court, se précipite.

… C’est un roi. On dit de lui qu’il a été un bon roi. Il est vieux, très vieux. Il sent que sa mort est proche. Il n’a pas peur de la mort. Il sait que la mort est utile et que les vieux, qu’ils soient paysan ou roi doivent céder la place aux jeunes. Mais il a peur de la première nuit qu’il devra passer après sa vie. On raconte que cette première nuit, des anges descendent du ciel pour interroger celui qui est mort sur les actes de son vivant.

Le roi n’a pas d’héritier alors, il décide que celui qui accepterait de passer cette première nuit à ses cotés en tenant sa main , deviendra le nouveau roi. Partout, on fait porter la nouvelle:

Le roi recherche un homme assez bon pour tenir sa main et être enterré avec lui la première nuit de sa vie.

Il n’est pas dit que celui qui accepterait l’épreuve deviendrait roi. Partout, les hommes refusent, aucun ne veut être enterré vivant. Le vieil homme attend et inlassablement, ses messagers parcourent le pays. Enfin, un homme accepte. C’est un homme qui vit comme un ermite au milieu des bois. Il se nourrit de peu et vit dans la contemplation et la méditation des beautés du monde. Son seul bien est un couteau à longue lame qui lui sert à tout, à chasser, à couper, à creuser la terre. On le ramène au palais royal et on le présente au vieillard. Celui-ci attendait celui là depuis si longtemps qu’il lui prend la main et dans un denier souffle annonce devant tous:

– Ne me lâche pas la main avant demain et tu seras roi.

Le roi dit cela et meurt, sa main dans celle de l’homme. On prépare un trou large et profond dans la terre et on place les deux corps cote à cote. L’homme au couteau respire  sous terre grâce à une tube.   D’une main, il tient la main du roi et de l’autre, son couteau. Vient la première nuit. Deux anges descendent du ciel pour interroger le défunt et peser le poids de son âme. Mais il voit l’homme au couteau alors, ils décident de le questionner en premier. Ils lui demadent ce qu’il tient dans sa main et l’homme répond que c’est la main du roi.

– Non dans l’autre main?

– C’est un couteau.

– A quoi te sert ce couteau dans ta vie?

– A tout. A couper du bois par exemple.

– Quand tu coupes du bois, Est-ce que tu demandes à l’arbre de te pardonner la souffrance que tu lui causes?

Et ainsi de suite, les deux anges harcèlent le vivant de question sur l’usage qu’il fait de son couteau.

– Quand tu creuses la terre, pense- tu que c’est comme si tu enfonçais une lame dans le ventre de ta mère?

Toute la nuit, les deux anges épuisent l’homme de questions sur son couteau.

L’aube vient et les serviteurs du roi creusent la tombe et en retirent l’homme au couteau. Il est debout, le corps recouvert de terre. On l’acclame comme nouveau roi. Mais l’homme répond:

– Je ne veux pas être roi.

Il raconte la visite des deux anges et leurs questions sans fin sur le couteau.

– Moi qui vis de rien à l’écart du monde dans la solitude et la méditation, ils m’ont harcelé de questions sur mon couteau. Être roi, jamais!  A combien de questions terribles aura à répondre un roi à sa mort? Lui qui conduit la destinée d’un peuple, d’un pays tout entier. Lui qui a pour mission de faire régner la paix et la justice. Lui qui a pour devoir de permettre à tous, même aux plus pauvres, de vivre décemment. Lui qui doit résister à la tentation du pouvoir. C’est trop lourd pour moi. Je ne veux pas avoir à répondre à ces questions. Je ne suis pas fait pour être roi. Je ne suis roi que de moi et de mon couteau et c’est bien assez comme ça.

Haffid, son conte à peine terminé, me questionne, fébrile.

– T’as compris! T’as compris!

Il continue, rien ne peut l’arrêter.

– Ces histoires sont très fortes. J’ai appris beaucoup avec ces contes sur la vie, sur le bien et sur le mal.

– Bloc  E.

Le surveillant lui fait signe de le suivre. Haffid me serre la main vigoureusement et s’éloigne déjà vers la porte aux barreaux de fer. Brusquement, il s’arrête, se retourne.

– J’ai une dernière histoire à raconter. Il faut absolument que tu l’entendes. Elle n’est pas longue mais elle dit tout.

J’interroge le surveillant pour savoir s’il peut encore accorder cinq minutes au prisonnier et celui- ci accepte. Haffid avec un sourire d’enfant joueur pose une main sur mon épaule.

– Écoute! C’est encore l’histoire d’un roi…

Sa parole, dévale, déboule, mots  chuchotés en avalanches, ses mains dansent et scandent la parole, ses doigts caressent l’air, telle une harpiste pinçant les cordes de son instrument et ses yeux brillent de mille feux. Le temps s’arrête. J’emprunte ses mots, je traduis la parole de son corps.

… Ce roi, tu vois, a un serviteur esclave qui le suit comme son ombre. Partout où est le roi, l’esclave est, partout où va le roi, l’esclave va. A chaque fois que le roi a un problème ou une maladie, l’esclave lui dit:

– C’est pour ton bien! C’est pour ton bien!

A force ça énerve le roi. Il dit à l’esclave:

– En quoi quand je suis alité avec de la fièvre, le corps souffrant, cela peut-il me faire du bien?

– C’est pour ton bien la maladie. Ton corps après est plus fort. Ton esprit se réjouit de la santé retrouvé, du simple bonheur d’être debout.

Un jour le roi prend une orange et la coupe en deux avec un poignard mais le tranchant de la lame entaille profondément la paume de sa main. Le sang rouge se met à pisser et se mêle au jus de l’orange. Il paraît que c’est-ce jour là que sont nés les oranges sanguines. Vite, l’esclave se précipite et lui fait un pansement pour arrêter l’hémorragie. Tout en le soignant, il lui dit:

– C’est pour ton bien! C’est pour ton bien!

Le roi se met en colère après lui.

– Faut-il être sot! Je me tranche la main et tu me dis que c’est pour mon bien!

Le roi ordonne à ses gardes de jeter son esclave en prison. Il lui dit:

– Et sache que c’est pour ton bien que je te jette en prison.

Le roi n’arrive pas à calmer sa colère. Il descend aux écuries, fait seller son pur sang et part au galop, seul, vers la forêt. Il s’épuise à galoper, à sauter les fossés, à éviter les branches. Il fait corps avec son cheval. Il ne fait qu’un avec l’animal. Heureux, libre, il galope à travers la forêt. Enfin apaisé, il s’arrête. Il est en sueur, il reprend son souffle et regarde autour de lui. Jamais, il n’a été dans cette partie de la forêt. Il sent la douleur de sa plaie qui palpite dans la paume de sa main et pense encore qu’il faut être bête pour appeler un bien, ce qui est un mal. Il cherche son chemin mais plus il cherche plus il s’égare et s’enfonce au plus profond des bois.

Un homme surgit devant lui. Il est vieux, presque nu, un bâton tordu dans une main, un collier de crânes d’oiseau autour du cou. Le roi a entendu parler de certaines tribus sauvages qui vivent au cœur de cette forêt. Il explique à l’homme par geste qu’il est perdu. L’homme sourit et lève son bâton. Mais c’est un sourire qui fait peur. Le roi veut s’enfuir mais il est déjà encerclé par les sauvages, un filet l’attrape comme un poisson. On le transporte ligoté jusqu’à un village. La foule autour de lui pousse des clameurs de joie, les tambours se mettent à jouer. On déshabille le roi pour le sacrifier aux dieux de la tribu. On le met nu. Le roi se sent perdu. Il maudit son inconscience et sa colère qui l’ont poussé là. Le vieil homme au collier de crânes d’oiseau s’approche avec une massette tranchante. Il voit le pansement autour de la main du roi et le retire. Il voit la palie profonde. Et dans sa langue, il se met à crier :

– Cet homme est impur. Son sang a déjà été versé. Il ne peut plaire à nos Dieux.

On lui rend ses habits, son cheval, ses armes et sa liberté. Deux guerriers le guident à travers la forêt et l’abandonne près d’un chemin. Aussitôt rentré à son palais, il fait libérer son esclave. Il lui raconte toute l’histoire et à la fin lui dit :

-Tu avais raison, d’un malheur peut naître le bien. Si je ne m’étais pas couper la main, je serais mort aujourd’hui. Cette plaie m’a sauvé la vie. Mais ce qui a été vrai pour moi ne l’a pas été pour toi. En quoi, est-ce pour ton bien que tu as été en prison ?

– Mon roi si tu ne m’avais pas jeté en prison, je t’aurais accompagné car partout où tu vas je t’ai toujours accompagné. J’aurais été capturé avec toi dans la forêt. Comme je n’ai pas de plaie, c’est moi qui aurait été sacrifié. Tu vois la prison m’a sauvé la vie…

Haffid répète les paroles de l’esclave et me regarde :

– La prison m’a sauvé la vie…

Haffid s’est arrêté de parler. Le surveillant lui fait signe de le suivre. Haffid me saisit par les épaules. Je sens encore ses mains qui me serrent. Il plonge ses yeux dans les miens et encore une fois me répète :

-T’as compris ! T’as compris !

J’ai serré la main de cet homme qui allait regagner sa cellule et je lui ai souhaité courage et espoir. Je lui ai dis :

– J’espère à une prochaine fois, dehors.

Le surveillant a ouvert la grille et Haffid est parti.

Je repense aux paroles de l’esclave :

–        La prison m’a sauvé la vie.

Le roi a rendu sa liberté à l’esclave, il lui a donné de l’or et tout ce qu’il désirait mais l’homme libre a choisi de rester auprès du roi. Il lui a dit :

–        – C’est pour ton bien.

 

J’ai raconté ce récit à Halima et elle m’a dit qu’il y avait un verset du coran qui dit :

Ce que vous détestez le plus sera source de bien pour vous.

Dehors, la neige fondait et j’ai repris mon chemin à la rencontre de l’autre.

Mon cœur est mon âme.

 

La prison m’a sauvé la vie

C’était, il y a tout juste un an. A l’avenir, ce sera pour toujours en 2010 à l’avenir…

2010, hier sur la terre, jeudi 9 décembre. Qui se souvient de ce jour noir sur les routes enneigées. Des gens par milliers bloqués dans leur voiture, prisonniers des flocons légers tombés du ciel.

Avant que ne se perde l’empreinte de ce jour, neige les flocons d’encre pour dire cette rencontre là sur la page blanche.

Métro Glacière, station bien nommée en ce jour de gelée, la neige glacée craque sous les pieds. Une femme en talons haut et jupe serrée marche, telle une funambule,  une main à plat sur le haut mur de pierre. La mode et le désir de plaire plus fort que l’hiver.

Nulle fenêtre percée dans le mur de meulière qui se perd vers le bleu du ciel.

J’y suis. Formalités d’usage, carte d’identité, sas un, sas deux, vider ses poches, offrir l’image de son corps sous rayons X. Autre porte, me voilà dans la cour arrière de la  Santé. Deux pigeons s’envolent au dessus du toit de la prison. Grille après grille, traverser les couloirs, monter et descendre des escaliers jusqu’à une dernière porte de barreaux d’acier blanche.

A l’intérieur, ça vit, ça marche, ça bouge, des hommes ; détenus, surveillants, balayeur, des femmes en uniformes. Les regards se croisent, les bouches s’ouvrent :

– Bonjour. Bonjour. Bonjour…

C’est un autre monde, un monde où on se dit bon jour. Il faut venir en prison pour retrouver cette parole née de la rencontre de deux humains. Ici, gardiens, agents d’entretien,  tout ce qui porte un uniforme est libre,  tous ceux qui n’en ont pas sont prisonniers, jean, baskets, jogging, les tenues des détenues sont libres.

Je réponds aux saluts et continue mon voyage. Dans ce labyrinthe de fer et de béton, chaque son résonne comme dans une caverne. Monter, descendre des escaliers jusqu’à une dernière porte de barreaux d’acier blancs. Une pièce très éclairée. Des étagères chargées de livres. C’est la médiathèque de la prison. J’apprends que dans cette prison pour hommes, les livres les plus empruntés  par les prisonniers sont Les livres de cuisine.

Qu’est-ce que je fais là et je repense au conte tant de fois entendu et raconté du crâne échoué sur la plage :

–        Qu’est-ce qui t’as amené là ?

–        La parole.

Ils sont là, douze hommes assis en cercle sur les fauteuils rouges de la médiathèque de la prison. Douze hommes assez jeunes forment un cercle. Les oreilles se tendent.

–        Je m’appelle Ludovic Souliman, je suis conteur et c’est pour vous raconter des contes que je suis là aujourd’hui.

C’est l’hiver, il a neigé comme hier et un homme sort de chez lui. Il contemple les champ recouverts de givre et de neige étincelant comme des champs de diamant sous les rayons du soleil levant. Il part au travail. Il a peur d’être en retard et là, il voit un oiseau frigorifié… L’oiseau imprudent finira sous les crocs du renard et la parole éclaire le récit et fait naître le rire et l’approbation.

–        Dans la vie, c’est parfois en pensant faire ton bien qu’on va te mettre dans la merde jusqu’au cou. Vrai ?

–        Vrai. Répond un de mes voisins.

–        Dans la vie, c’est pas forcément pour ton bien qu’on va te retirer de la merde. Vrai ?

–        Vrai.

–        Et dans la vie quand t’es dans la merde, il faut savoir éviter de faire du bruit si tu ne veux pas attirer des renards ou des ennuis. Tenez-vous le pour dit ! Comme disait ma grand-mère.

La glace est rompue. Les regards s’éveillent, les bouches sourient. Chacun s’ajuste sur sa chaise. Jeudi 9 décembre 2010, je suis venu rencontrer des détenus dans le cadre d’un projet conte développé entre la prison de la santé et le musée du quai Branly.

–        On peut avancer sa main, son bras et on peut les reculer. C’est vrai ?

–        C’est vrai. Me répond un homme

–        On peut avancer sa jambe et on peut la reculer. C’est vrai ?

–        C’est vrai.

–        On peut avancer son corps et on peut le reculer. C’est vrai ?

Hochement de tête, regards intrigués.

–        C’est vrai.

–        Mais la parole qui sort de la bouche, on ne peut pas la reprendre. La parole qui sort de la bouche peut faire le bien, peut faire le mal. Et le bien et le mal fait par la parole, nul ne peut l’effacer. On est esclave de sa parole.

–        C’est l’histoire d’une vieille femme…

Les devinettes et les contes se suivent, se questionnent, se répondent. Plus loin, deux chemins, lequel prendre. L’homme du conte réfléchit toujours avant de poser son pied  et d’aller et l’histoire, pas à pas fait son chemin, se tend vers son but.

–        Imaginez ! Vous quittez la prison.

–        Ça, on l’imagine bien.

–        Imaginez…

Le fil des contes se déroule et le voyage continue. Après l’imaginaire des contes je leur propose de parler d’eux.

–        Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens.

La porte de la parole s’ouvre et chacun donne son prénom, son lieu de naissance. La parole appelle la parole. Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens. Malek réagit :

–        Vous savez, si on est là, c’est pas par hasard. Il y a beaucoup de choses importantes qu’on a perdues en chemin pour se retrouver ici.

La parole circule de l’un à l’un, entre ceux du dehors et ceux enfermés dedans. Une heure et demi plus tard, chacun donne une poignée de main, les regards sont forts et tous me remercie.

–        Bloc A. Allez-y.

Le surveillant appelle les hommes à regagner leur cellule.

–        Bloc B. On y va.

Haffid, un détenu qui m’a demandé d’où venait mon nom vient vers moi. Toute la séance, il a écouté les histoires, la tête penchée en avant, profondément. Il a besoin de parler, sa bouche déborde de mots qui jaillissent à flots vifs.

–        Ton nom Souliman, c’est le nom d’un prophète. Il lui est arrivé tout un tas d’histoires. Il avait beaucoup de pouvoir. Il commandait à tous et tous lui obéissaient. Il commandait aux génies et aux démons. Il avait un anneau magique qui lui permettait de se rendre invisible et de parler le langage des animaux du plus petit au plus gros, de la fourmi à l’éléphant. Il était sage, il était un grand homme mais il a commis aussi des erreurs à cause du pouvoir. Le pouvoir entre les mains d’un mauvais roi peut conduire un pays et un peuple au pire. Tout le monde n’est pas bon pour le pouvoir. Le pouvoir même entre de bonnes mains peut faire du mal.

–        Ecoute, je vais te raconter.

C’est Souliman qui demande à une fourmi ce qu’il lui faut pour survivre pendant une année. La fourmi lui répond :

–        Je peux vivre une année entière avec les deux grains de riz que Dieu me donne.

Souliman entend ça et il dit à la fourmi :

–        Tu mens. Deux grains de riz ne peuvent suffire à nourrir une créature même aussi petite que toi.

–        Je n’ai pas menti.

–        Je vais t’enfermer une année entière dans une boîte avec deux grains de riz et on verra dans un an si tu es toujours en vie. Ta mort sera la preuve de ton mensonge.

Souliman enferme la fourmi dans une boîte avec seulement deux grains de riz. Un an plus tard, il ouvre la boîte et il voit la fourmi vivante. Elle a encore avec elle un grain de riz.

–        Comment as-tu fait pour vivre toute une année avec seulement un grain de riz ?

–        Tu vois avec les deux grains de riz que Dieu me donne, je sais vivre toute une année mais toi, tu n’es pas Dieu, tu n’es qu’un homme et je n’étais pas sûr de toi. Qui me dit que tu n’allais pas m’oublier. Alors, j’ai fait attention pour tenir plus longtemps.

–        T’as compris ! T’as compris ! La fourmi est toute petite mais c’est elle qui apprend quelque chose à Soliman.

Haffid est lancé, fébrile, les yeux plein de lumière, il a hâte de raconter encore. Il parle à cent à l’heure mais chacune de ces paroles se gravent en moi.

C’est une autre histoire de fourmi. Elle est très bien. C’est Soliman, encore une fois, il se rend invisible et il observe des fourmis. Il en voit trois. Il y en a une qui porte un grain de blé à une autre fourmi. Elle lui donne et elle lui dit :

–        Tiens, voilà un grain de blé.

La deuxième fourmi prend le grain de blé et l’apporte à une troisième et lui dit :

–        Tiens, voilà un grain de blé.

La troisième fourmi prend le grain et va le cacher. La première fourmi apporte un deuxième grain de blé à la deuxième.

–        Tiens voilà un deuxième grain de blé.

–        Tiens voilà un troisième grain de blé.

–        Tiens voilà un troisième grain de blé.

A chaque fois, la troisième fourmi a caché le grain de blé. A la fin, les trois fourmis se retrouvent et les deux premières demandent à la troisième où elle a caché les grains de blé. Elle leur montre la cachette mais les fourmis regardent, il n’y a plus de blé. Les trois grains de blé ont disparu. En fait c’est Soliman qui s’est amusé à prendre les trois grains pour voir comment les fourmis allaient réagir. Il entend les deux premières fourmis d’accuser la troisième d’être une voleuse. Elles appellent les autres fourmis pour juger la voleuse. Le tribunal des fourmis se réunit et les fourmis disent à la voleuse:

–  En volant trois grains de blé tu as commis une faute grave, très grave. Tu prends pour toi ce qui est pour tous.

La fourmi  se défend mais personne ne la croit. Elle est condamné à mort et aussitôt les autres fourmis se jettent sur elle et la tuent. Soliman voit tout ça. Il remet les trois grains de blé à leur place mais il est trop tard. Les fourmis voient les grains de blé et cette fois, elles se mettent en colère après les deux fourmis qui avaient accusées la troisième. soliman entend les deux premières fourmis accuser la troisième d’être une voleuse. C’est des cris de haine et de vengeance parmi le petit peuple des travailleuses.

Soliman voit tout ce malheur dont il est cause et des larmes coulent de ses yeux et tombent sur le sol. Les larmes tombent parmi les fourmis qui lèvent leurs têtes:

– Qui est ici invisible parmi nous?

Soliman redevient visible et avoue que c’est lui qui avait enlevé les trois grains de blé et qu‘il regrette son geste.

– Pourquoi as-tu fait une chose pareille?

– Par curiosité. Pour voir comment vous alliez réagir. Je ne savais pas et je m’excuse.

– Par ta faute, une innocente est morte et nous nous sommes querellés. Tu as fait un grand mal parmi nous et même si la vie continue à chacun de nos pas, nous porterons le fardeau de ces actes. Il n’y a pas de petite vie.  Dieu a fait sur la terre des petites et des grosses créatures et toute vie doit être respectée. Dieu a donné la vie à toutes ses créatures pour qu’elles en jouissent. Qui est tu pour te croire supérieur à Dieu toi qui n’est qu’un homme?

Haffid termine son récit et me demande encore:

– Tu as compris? Tu as compris?

Je lui demande pourquoi il n’a pas raconté ces histoires tout à l’heure pour les autres prisonniers.

– Ces histoires  nous apprennent beaucoup mais tout le monde ne peut pas les comprendre. Nous ne sommes que des hommes et notre destin est entre les mains de Dieu mais nous avons notre vie entre nos mains, le bien, le mal qu’on peut faire, c’est nous qui le faisons et Dieu n’a rien a voir dans tout ça.

D’histoire en histoire, la parole galope et défie le temps. Je raconte à Haffid,  un nouveau conte. A peine terminé, il ouvre la porte d’une nouvelle histoire. Sa langue rapide court, se précipite.

… C’est un roi. On dit de lui qu’il a été un bon roi. Il est vieux, très vieux. Il sent que sa mort est proche. Il n’a pas peur de la mort. Il sait que la mort est utile et que les vieux, qu’ils soient paysan ou roi doivent céder la place aux jeunes. Mais il a peur de la première nuit qu’il devra passer après sa vie. On raconte que cette première nuit, des anges descendent du ciel pour interroger celui qui est mort sur les actes de son vivant.

Le roi n’a pas d’héritier alors, il décide que celui qui accepterait de passer cette première nuit à ses cotés en tenant sa main , deviendra le nouveau roi. Partout, on fait porter la nouvelle:

Le roi recherche un homme assez bon pour tenir sa main et être enterré avec lui la première nuit de sa vie.

Il n’est pas dit que celui qui accepterait l’épreuve deviendrait roi. Partout, les hommes refusent, aucun ne veut être enterré vivant. Le vieil homme attend et inlassablement, ses messagers parcourent le pays. Enfin, un homme accepte. C’est un homme qui vit comme un ermite au milieu des bois. Il se nourrit de peu et vit dans la contemplation et la méditation des beautés du monde. Son seul bien est un couteau à longue lame qui lui sert à tout, à chasser, à couper, à creuser la terre. On le ramène au palais royal et on le présente au vieillard. Celui-ci attendait celui là depuis si longtemps qu’il lui prend la main et dans un denier souffle annonce devant tous:

– Ne me lâche pas la main avant demain et tu seras roi.

Le roi dit cela et meurt, sa main dans celle de l’homme. On prépare un trou large et profond dans la terre et on place les deux corps cote à cote. L’homme au couteau respire  sous terre grâce à une tube.   D’une main, il tient la main du roi et de l’autre, son couteau. Vient la première nuit. Deux anges descendent du ciel pour interroger le défunt et peser le poids de son âme. Mais il voit l’homme au couteau alors, ils décident de le questionner en premier. Ils lui demadent ce qu’il tient dans sa main et l’homme répond que c’est la main du roi.

– Non dans l’autre main?

– C’est un couteau.

– A quoi te sert ce couteau dans ta vie?

– A tout. A couper du bois par exemple.

– Quand tu coupes du bois, Est-ce que tu demandes à l’arbre de te pardonner la souffrance que tu lui causes?

Et ainsi de suite, les deux anges harcèlent le vivant de question sur l’usage qu’il fait de son couteau.

– Quand tu creuses la terre, pense- tu que c’est comme si tu enfonçais une lame dans le ventre de ta mère?

Toute la nuit, les deux anges épuisent l’homme de questions sur son couteau.

L’aube vient et les serviteurs du roi creusent la tombe et en retirent l’homme au couteau. Il est debout, le corps recouvert de terre. On l’acclame comme nouveau roi. Mais l’homme répond:

– Je ne veux pas être roi.

Il raconte la visite des deux anges et leurs questions sans fin sur le couteau.

– Moi qui vis de rien à l’écart du monde dans la solitude et la méditation, ils m’ont harcelé de questions sur mon couteau. Être roi, jamais!  A combien de questions terribles aura à répondre un roi à sa mort? Lui qui conduit la destinée d’un peuple, d’un pays tout entier. Lui qui a pour mission de faire régner la paix et la justice. Lui qui a pour devoir de permettre à tous, même aux plus pauvres, de vivre décemment. Lui qui doit résister à la tentation du pouvoir. C’est trop lourd pour moi. Je ne veux pas avoir à répondre à ces questions. Je ne suis pas fait pour être roi. Je ne suis roi que de moi et de mon couteau et c’est bien assez comme ça.

Haffid, son conte à peine terminé, me questionne, fébrile.

– T’as compris! T’as compris!

Il continue, rien ne peut l’arrêter.

– Ces histoires sont très fortes. J’ai appris beaucoup avec ces contes sur la vie, sur le bien et sur le mal.

– Bloc  E.

Le surveillant lui fait signe de le suivre. Haffid me serre la main vigoureusement et s’éloigne déjà vers la porte aux barreaux de fer. Brusquement, il s’arrête, se retourne.

– J’ai une dernière histoire à raconter. Il faut absolument que tu l’entendes. Elle n’est pas longue mais elle dit tout.

J’interroge le surveillant pour savoir s’il peut encore accorder cinq minutes au prisonnier et celui- ci accepte. Haffid avec un sourire d’enfant joueur pose une main sur mon épaule.

– Écoute! C’est encore l’histoire d’un roi…

Sa parole, dévale, déboule, mots  chuchotés en avalanches, ses mains dansent et scandent la parole, ses doigts caressent l’air, telle une harpiste pinçant les cordes de son instrument et ses yeux brillent de mille feux. Le temps s’arrête. J’emprunte ses mots, je traduis la parole de son corps.

… Ce roi, tu vois, a un serviteur esclave qui le suit comme son ombre. Partout où est le roi, l’esclave est, partout où va le roi, l’esclave va. A chaque fois que le roi a un problème ou une maladie, l’esclave lui dit:

– C’est pour ton bien! C’est pour ton bien!

A force ça énerve le roi. Il dit à l’esclave:

– En quoi quand je suis alité avec de la fièvre, le corps souffrant, cela peut-il me faire du bien?

– C’est pour ton bien la maladie. Ton corps après est plus fort. Ton esprit se réjouit de la santé retrouvé, du simple bonheur d’être debout.

Un jour le roi prend une orange et la coupe en deux avec un poignard mais le tranchant de la lame entaille profondément la paume de sa main. Le sang rouge se met à pisser et se mêle au jus de l’orange. Il paraît que c’est-ce jour là que sont nés les oranges sanguines. Vite, l’esclave se précipite et lui fait un pansement pour arrêter l’hémorragie. Tout en le soignant, il lui dit:

– C’est pour ton bien! C’est pour ton bien!

Le roi se met en colère après lui.

– Faut-il être sot! Je me tranche la main et tu me dis que c’est pour mon bien!

Le roi ordonne à ses gardes de jeter son esclave en prison. Il lui dit:

– Et sache que c’est pour ton bien que je te jette en prison.

Le roi n’arrive pas à calmer sa colère. Il descend aux écuries, fait seller son pur sang et part au galop, seul, vers la forêt. Il s’épuise à galoper, à sauter les fossés, à éviter les branches. Il fait corps avec son cheval. Il ne fait qu’un avec l’animal. Heureux, libre, il galope à travers la forêt. Enfin apaisé, il s’arrête. Il est en sueur, il reprend son souffle et regarde autour de lui. Jamais, il n’a été dans cette partie de la forêt. Il sent la douleur de sa plaie qui palpite dans la paume de sa main et pense encore qu’il faut être bête pour appeler un bien, ce qui est un mal. Il cherche son chemin mais plus il cherche plus il s’égare et s’enfonce au plus profond des bois.

Un homme surgit devant lui. Il est vieux, presque nu, un bâton tordu dans une main, un collier de crânes d’oiseau autour du cou. Le roi a entendu parler de certaines tribus sauvages qui vivent au cœur de cette forêt. Il explique à l’homme par geste qu’il est perdu. L’homme sourit et lève son bâton. Mais c’est un sourire qui fait peur. Le roi veut s’enfuir mais il est déjà encerclé par les sauvages, un filet l’attrape comme un poisson. On le transporte ligoté jusqu’à un village. La foule autour de lui pousse des clameurs de joie, les tambours se mettent à jouer. On déshabille le roi pour le sacrifier aux dieux de la tribu. On le met nu. Le roi se sent perdu. Il maudit son inconscience et sa colère qui l’ont poussé là. Le vieil homme au collier de crânes d’oiseau s’approche avec une massette tranchante. Il voit le pansement autour de la main du roi et le retire. Il voit la palie profonde. Et dans sa langue, il se met à crier :

– Cet homme est impur. Son sang a déjà été versé. Il ne peut plaire à nos Dieux.

On lui rend ses habits, son cheval, ses armes et sa liberté. Deux guerriers le guident à travers la forêt et l’abandonne près d’un chemin. Aussitôt rentré à son palais, il fait libérer son esclave. Il lui raconte toute l’histoire et à la fin lui dit :

-Tu avais raison, d’un malheur peut naître le bien. Si je ne m’étais pas couper la main, je serais mort aujourd’hui. Cette plaie m’a sauvé la vie. Mais ce qui a été vrai pour moi ne l’a pas été pour toi. En quoi, est-ce pour ton bien que tu as été en prison ?

– Mon roi si tu ne m’avais pas jeté en prison, je t’aurais accompagné car partout où tu vas je t’ai toujours accompagné. J’aurais été capturé avec toi dans la forêt. Comme je n’ai pas de plaie, c’est moi qui aurait été sacrifié. Tu vois la prison m’a sauvé la vie…

Haffid répète les paroles de l’esclave et me regarde :

– La prison m’a sauvé la vie…

Haffid s’est arrêté de parler. Le surveillant lui fait signe de le suivre. Haffid me saisit par les épaules. Je sens encore ses mains qui me serrent. Il plonge ses yeux dans les miens et encore une fois me répète :

-T’as compris ! T’as compris !

J’ai serré la main de cet homme qui allait regagner sa cellule et je lui ai souhaité courage et espoir. Je lui ai dis :

– J’espère à une prochaine fois, dehors.

Le surveillant a ouvert la grille et Haffid est parti.

Je repense aux paroles de l’esclave :

–        La prison m’a sauvé la vie.

Le roi a rendu sa liberté à l’esclave, il lui a donné de l’or et tout ce qu’il désirait mais l’homme libre a choisi de rester auprès du roi. Il lui a dit :

–        – C’est pour ton bien.

 

J’ai raconté ce récit à Halima et elle m’a dit qu’il y avait un verset du coran qui dit :

Ce que vous détestez le plus sera source de bien pour vous.

Dehors, la neige fondait et j’ai repris mon chemin à la rencontre de l’autre.

Mon cœur est mon âme.

Ludovic Souliman  Décembre 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Réjanne récit de vie

Réjane

Comment le destin l’a placé là ?

Hier, en retard, bouchon, radio France info pire que jamais, deux costardscravatés en grisbleunoir, ça se sent même à la radio, blablatent. Ces deux serviles cafards bavards bouffant caviar usent de mots à rallonge pour justifier au nom de la fatalité, rigueur et austérité pour le peuple. Pas un mot de ces savants sur la misère galopante et les milliards indécents. Vite ! Respire ta colère ! Changement de fréquence. Musique. On n’avance pas, j’observe derrière les pare brise, chacun dans son cocon de fer, à patienter inutilement dans ce temps perdu quotidien. Les bouches remuent, les têtes s’agitent, l’oreillette invisible crée le spectacle de fou parlant seul, ça murmure ou ça s’engueule, mains serrées sur les volants, le regard fixé sur le cul d’acier devant. J’en suis. Je me donne du Ferrat et je répète pour l’hommage qui doit avoir lieu demain :

Si je meurs un beau soir d’hiver, on dira que c’est d’un cancer ou bien d’un truc quelque chose. IL peut se trouver des experts qui décrèteront au contraire que c’était la tuberculose. C’est pourquoi je prends les devants pour affirmer dès maintenant. Croyez-pas ces vieux imbéciles. J’avais une santé de fer. Je n’avais qu’un petit travers, j’avais le cœur un peu fragile…Le cœur fragile.

J’oublie mon impatience en me plongeant dans les paroles de la chanson.

Enfin, ça passe, traverser la zone industrielle. Vite ! Je me faufile dans le centre ville. Klaxon ! Passage en force devant un bus en rogne à qui je refuse la priorité. Pas le temps.

A l’angle d’une rue, une grand-mère fait des gestes désespérés  avec sa canne aux voitures qui me précèdent mais aucune ne s’arrête. Gentleman, je stoppe et lui fait signe de traverser. Mais non, elle s’approche de la portière de la camionnette puis l’ouvre. C’est une très vieille dame, yeux bleus doux et pétillants :

– Tiens mon petit, prends mon sac. Tiens, attrape ma canne.

Je n’ai eu le temps de rien dire, elle s’accroche à la poignée du plafond et tente de se hisser dans l’habitacle. Derrière ça klaxonne, ça furibonde.

– Du calme ! Du calme. Ah ! La ! La ! Ta camionnette est trop haute pour moi.

Un jogger s’approche et aide la vieille dame à basculer dans le camion.

– Voilà, quand le derrière se pose c’est bon ! Merci mon petit. Démarre. Tu vas m’amener un peu plus loin jusqu’à chez moi.

Il n’y a rien à dire, juste obéir et sourire. Je démarre, elle me fait signe de prendre la petite route en biais qui monte. On a roulé à peine quatre cent mètre qu’elle me fait arrêter devant un petit pavillon au numéro 14.

– Voilà, c’est chez moi. Tu peux t’arrêter là, mon petit.

Je me gare et descend pour aider la vieille dame à sortir du véhicule. J’ouvre la porte.

-Tiens mon petit.

Elle me passe d’abord son sac puis sa cane. Je lui prends le bras délicatement. Elle est vraiment très âgée. Elle se laisse glisser très lentement, pose un pied, puis deux.

-Enfin, la terre ferme !

Elle se tourne vers moi avec son petit sourire et me demande comment je m’appelle.

– Ludovic.

La vieille dame sort un petit morceau de carton de son sac, elle prend un stylo et écrit mon prénom.

– Et qu’est-ce que tu fais Ludovic dans la vie ?

– je suis conteur. Je raconte des histoires.

– C’est formidable ça. Et tu racontes des histoires qui viennent d’’où.

– Du monde entier madame.

– Tu as beaucoup voyagé alors.

– Un peu madame.

Elle écrit sous mon prénom, Conteur d’histoires du monde. Sur son carton, au dessus de mon prénom, un autre prénom. Elle me dit :

– Tu vois juste avant toi, c’est Adler, un Portugais qui m’a amené à la gare. Ce matin, c’est Ingrid, une jeune maman puis avant c’était une Espagnole mais, j’arrive pas à relire ce que j’ai écrit. Ce matin, en premier, c’était Mama, une femme de couleur, elle était très gentille, très très bien.

Je lui demande ce qu’elle va faire avec son petit papier. Elle m’explique que tous les soirs, elle recopie sur un carnet, tous les prénoms des gens qui l’ont pris chaque jour dans leurs voitures pour pas les oublier.

-Mon carnet est plein de prénoms. Il y en a des pages et des pages.

Je lui demande quand elle a commencé à voyager comme ça.

-Tu vois, j’ai commencé en 2005. A partir du moment où ça devenait trop dur de marcher toute seule pour faire les courses. C’est trop dur pour moi à cause de mes jambes de prendre le bus, c’est trop haut. Au début, à chaque fois que je devais sortir, c’était compliqué, il fallait que j’appelle quelqu’un pour venir m’aider. Mes enfants et mes petits enfants ne peuvent pas venir tous les jours. Alors, j’ai eu cette idée de demander aux gens et ça marche très bien. On m’a dit que j’étais folle, que je devrais avoir peur de monter avec des inconnus. Mais pour moi c’et pas des inconnus, je vois tout de suite à la personne si elle est bonne ou pas. Puis, les gens mauvais ne s’arrêtent pas quand une vieille dame leur fait signe. Certains passent en faisant semblant de pas me voir. Ils doivent me prendre pour une folle mais, je suis très contente de faire ça. Tous les jours, je rencontre de nouvelles personnes et on bavarde. Je leur demande comment ils s’appellent et ils me donnent leurs prénoms et ils me disent ce qu’ils font dans la vie. C’est très intéressant et je m’amuse beaucoup. Maintenant, chaque matin, chaque fois que je vais chercher mon pain, je me demande qui je vais rencontrer. J’ai rencontré plein de personnes très gentilles comme ça. Puis ça aide à être moins seule.

J’étais très en retard mais peu importe quand la vie vous offre de tel cadeau, il faut savoir s’arrêter et écouté la chanson de l’autre. Nous avons continué à bavarder sur le trottoir devant la maison aux herbes folles. Je lui ai demandé moi aussi son prénom.

– Je m’appelle Réjane. C’est le nom d’une grande comédienne. Vous savez moi aussi j’ai fait du théâtre autrefois quand j’étais plus jeune. Aujourd’hui, j’écris des poésies. Tenez avant de partir, j’aimerais vous offrir une poésie :

Le temps passe et me dépasse…

J’écoute, bienheureux. Réjane, d’un ton espiègle donne ses vers que je bois avec délice. C’est bon de sentir couler le soleil de ses mots. A la fin, elle m’explique qu’écrire des poésies lui fait du bien et qu’elle en a plein d’autres et…

Je la remercie avec le cœur mais je lui explique que je dois partir et je serre sa main. Dernier sourire, dernier Merci mon petit, elle s’approche de la porte de fer de son pavillon quand je me ravise et lui demande si elle accepterait de me donner son numéro de téléphone.

Elle accepte bien volontiers en me disant que c’est toujours flatteur pour une femme quand un homme lui demande son numéro de téléphone. Je note les huit chiffres sur un bout de papier qui traîne dans ma poche et je lui dis que je l’appellerai lorsqu’on organisera une soirée conte.

-Je veux bien venir, cela me fera un grand plaisir mais il faudra venir me chercher.

-On viendra vous chercher. Au revoir Réjane.

– Au revoir Ludo.

Sans le savoir, Réjane m’a appelé comme tous ceux qui me connaissent.

A peine arrivée à l’atelier, je m’excuse et je leur explique les raisons de mon retard. Je leur raconte la rencontre avec Réjane. Tous s’illuminent. Les visages sont beaux, éclairés d’un immense sourire et les yeux brillent de bonheur.

Jocelyne me dit :

– Cette rencontre c’est un vrai conte.

Oui, c’est un vrai conte de la vie, comme il en existe tant, un de ces trésors de l’autre, une pépite de rencontre. Je la glisse au chaud, bien au doux dans le nid de ma  mémoire.

Lendemain matin, matin de ce jour où j’écris ce mot, c’est une autre histoire, il faut régler des problèmes administratifs, s’occuper de ci, de ça, penser à appeler untel puis lire ses mails et répondre à la Lessive et étendre, la vaisselle.

Et, et, et. Combien de et à ne pas oublier ?

Quand c’est comme ça, mettre l’urgence casse pied en patience et le bien en urgence. Je repense à la veille où justement, j’ai proposé  aux gens de l’atelier de partir sur un exercice d’écriture oral où, à partir d’une situation type, Traire les vaches, faire le pain, faire la soupe ou encore Aller chercher l’eau, corvée d’eau, chacun devait de façon imaginaire inventer quelque chose avec pour contrainte que tout soit éclairé par la joie de vivre et l’idée du conte à l’usage du bonheur. Je me suis arrêté et j’ai repensé à Réjane. A ce moment trésor d’hier et l’envie est là d’en conserver la trace. Et le récit s’écrit et déjà se lit, relie. Je sens fleurir un sourire.  Cette parole fait du bien et je me laisse aller. Laisse aller, le cœur fragile, le cœur heureux.

Depuis deux heures, déjà, je ne fais que ça, oublier ce qu’il ne faut oublier. Oublier la liste des Et. Et je revis la rencontre avec Réjane. Elle aurait pu s’arrêter là mais je me souviens du numéro. Je cherche le petit bout de papier, retourne les poches de mon pantalon, il est là, plié chiffonné, c’est au dos d’un ticket de caisse. J’hésite une seconde puis je l’appelle. Après cinq sonneries, je me dis qu’elle n’est pas là.

-Allo ?

C’est elle. Je lui parle du voyage dans la camionnette bleue.

-Ah ! Bonjour Ludo. Je suis content de t’entendre, qu’est-ce que tu veux ?

Je lui explique que j’étais très content de l’avoir rencontré et je lui demande si elle peut me redonner la poésie sur le temps qui passe.

– Moi aussi, je suis très contente de t’entendre. Hier, quand tu m’as dit que tu étais conteur, je me suis demandé : Comment le destin l’a placé là ?

Mais la poésie ! Pas de problème mon petit. Attends un peu que je mette de l’ordre dans ma mémoire ? Voilà, ça s’appelle

La fuite du temps

Le temps passe et me dépasse

En me laissant là sur place.

Bien étonnée, qu’il ne me fasse

Que si peu de place.

A n’en pas douter, il s’enfuit !

Et de mon mieux, je le poursuis.

Bien décidé à faire front à ces facéties.

Non ! Il ne me gâchera pas la vie…

Réjane me fait la dictée et répète les mots, elle me donne la ponctuation, bien étonnée virgule, si peu de place point, il s’enfuit point d’exclamation, à la ligne. Il ne me gâchera pas la vie, trois petits points. Je prends en note tout ce qu’elle me raconte. Elle continue :

– C’est une poésie que j’ai écrite en 2003. C’est marrant mais la première fois où je l’ai donnée en public c’était à Monoprix, on attendait à la caisse, c’était long et il y avait une dame, j’ai su après qu’elle s’appelait Elda, elle s’impatientait, elle rouspétait qu’elle n’avait pas le temps et je lui ai donné ma poésie. Elle a ri et tous les gens qui étaient là aussi. C’est la première fois où j’ai donné une poésie en public.

Je remercie Réjane et m’apprête à la saluer.

– Tu as deux secondes ?

– Oui.

– J’en ai plein de poésie. Je les écris sur un carnet. Attends, je vais le chercher.

Combien de secondes a-t-on pour soi, pour l’autre ? Combien de secondes à prendre et à donner ? Combien de secondes et déjà Réjane est là.

– Il y en a une que j’aime beaucoup sur le printemps mais celle là, je vais te la lire plus vite.

Réjane me lit le printemps. Sa voix est douce et pleine d’intonations, très colorée, pleine de sonorités et de finesse. Elle ne s’arrête plus.

Une que j’aime beaucoup sur les lettres. Aujourd’hui, on ne s’écrit plus de lettre et c’est dommage.

Vous avez le temps de lire une lettre ?

Que c’est chouette une lettre

On la lit, on la relit

Mais où la mettre ?

Là, sous l’oreiller

Elle est bien cachée

On la lit, on la relit

On découvre un détail oublié…

A chaque fois, je replonge dans les mots et c’est du bien qui revient…

Et Réjane lit ses poésies. Je gribouille à la hâte sur des feuilles qui trainent sur le bureau. Le temps passe et ne me gâche pas la vie. Je la questionne, elle me répond.

– A chaque fois que je replonge dans mes mots, c’est une cure de jouvence. Il y a une poésie sur la nuit, je l’ai écrite un soir d’été, je n’arrivais pas à dormir, je me sentais seule et j’étais assise, en bas, sur mon fauteuil en osier, dehors, dans le noir. J’ai entendu quelqu’un qui passait en chantant dans la rue et ça m’a donné envie d’écrire un mot.

C’est comme ça que naisse les poésies, d’un instant, d’une émotion, d’un chant d’oiseau posé sur la branche, du vol d’une plume blanche, d’un cœur fragile et seul. Réjane parle. Elle est loin, là-bas, au bout du fil et pourtant, si proche, c’est comme si je serrais dans mes bras cette vieille dame inconnue.

-Aujourd’hui, je suis fatiguée et je me soigne. Ce n’est pas tous les jours faciles d’être une vieille femme. Je vais te faire rire mais l’autre jour, je sortais et j’entends quelqu’un qui dit :

-Tiens, voilà la vieille.

C’était un des ambulanciers qui travaillent à coté. Je me suis fâchée plusieurs fois avec eux parce qu’ils prennent toutes les places dans la rue. J’ai répondu.

– Oui, voilà, la vieille.

-Elle est vieille mais elle a de l’oreille.

Il a parlé comme ça alors je lui ai dis :

-Le petit chien qui me mord aujourd’hui, il vous mordra à votre tour et comme moi, vous ne pourrez pas lui échapper, comme moi, vous allez vieillir.

Je lui reparle de ses voyages en stop et de son carnet.

-Tu as le temps ? Attends, je vais le chercher.

Je demande à Réjane quand et comment a-t-elle commencé à voyager comme ça et jusqu’où elle va.

Je ne vais pas loin, au marché, à la gare parce qu’il y a mon boulanger, au pharmacien où chez mon médecin, le plus loin, c’est le LIDL, à la sortie de la ville.

J’ai commencé à voyager comme ça en 2005 et dès le début, j’ai voulu écrire sur un carnet tous mes voyages en stop. J’écris tous les prénoms de tous ceux qui me prennent dans leur voiture. J’aime bien relire tous les prénoms de tous ces gens qui m’ont ouvert la porte de leur voiture. Sur mon carnet, année après année, mois par mois, jour après jour, je note tous mes voyages. Là, j’ai 2005, 2006, 2006, 2007 jusqu’à aujourd’hui en 2010.

Début octobre 2005, c’est la première page du carnet. Là, je l’ouvre au hasard, mars, Lisbeth, la Danoise, retour de la gare, Fatima, elle est Algérienne, au marché, Natacha de la rue des Vignes, là, il y a Nicolas puis Christine, retour de la rue de la forêt, Jocelyne, retour de la rue Montalo, Pina, Italienne avec ces deux garçons, retour à la maison.

J’en ai plein, j’en ai plein ! J’en ai beaucoup d’autres dans mon carnet, des centaines. Tous les soirs, je sors mes petits cartons et j’écris bien au propre leurs prénoms sur mon carnet et je revois leurs visages.

J’ai des gens de toutes les nationalités qui m’ont pris dans leur voiture. Je connais des gens du monde entier. C’est très enrichissant de faire du stop. C’est intense comme relation. C’est rapide mais on se dit beaucoup de choses. Il y en a qui m’ont pris plusieurs fois, alors je note, deuxième fois, troisième fois, quatrième fois.  Il y en a qui me connaisse et qui s’arrête quand il me voit. Je suis montée dans toutes les voitures, les anciens modèles comme les voitures les plus récentes. J’aime les belles voitures.

Le plus fort que j’ai fait. Une fois, c’était une petite voiture de sport. Je me penche, je vois une femme superbe, très chic au volant. Elle avait une gourmette en or large de cinq centimètres sur l’avant bras. J’osais pas au début puis j’ai osé demander. La femme a dit pourquoi pas et elle m’a emmenée jusqu’au marché. Je lui ai demandée ce que c’était comme voiture, elle m’a dit que c’était une Porsche. C’était une voiture superbe ! Ce jour là, cette femme était mon chauffeur et elle m’a emmenée en Porsche au marché. Elle est dans mon carnet, j’ai écrit Lina, au marché et sa Porsche était rouge.

Il y en a qui ont des carnets de voyage du bout du monde, moi, c’est mon carnet de voyage de tous les jours. Chaque jour, je me demande qui je vais bien pouvoir rencontrer aujourd’hui. J’espère encore pouvoir y écrire de nombreux prénoms et de nombreux voyages.

J’écris un peu tout sur mon carnet de voyage. Là, j’ai écrit que le 23 juin 2010, le premier ver luisant s’est allumé dans mon jardin. Je descendais les poubelles et je l’ai vu qui brillait dans le noir. C’était un lampyr. Depuis, il n’est plus seul et d’autres s’allument chaque nuit dans l’herbe ou dans la terre.

J’écoute Réjane et j’imagine les vers luisants, poussières de lune tombés dans son jardin.

Quand j’étais petit, ma grand-mère racontait, que les vers luisant étaient en fait des petits  morceaux de lune tombés sur la terre. Aujourd’hui, je ne suis plus un petit garçon depuis longtemps mais à chaque ver luisant, je ne peux m’empêcher de rêver que c’est un petit morceau de lune tombé sur notre terre.

C’était hier et aujourd’hui, juste une trace dans le jour d’après, un sillage qui s’efface au milieu des vagues du temps qui passe, un trésor pour demain, une page de mon carnet de voyage à la rencontre de l’autre en humain stop…Le cœur fragile.

Mon cœur est mon âme.

Ludovic Souliman, 2010

 

 

 

Le Cabaret Contes du Bon Jour

On nous dit qu’il faut prendre notre mal en patience et si on prenait notre bien en urgence.
cabaret contes 1

Les Jours Zeureux

 Le conte se met à table, Avec Ludovic Souliman

Un serveur d’histoire va de table en table, un menu Contes à la main.

Dans le menu des jours Zeureux, chacun choisi à l’envie curieuse ; du Melon du Tibet aux gourmandises de Hannoukha, du poulet bicyclette façon Mendélé, du soufflé de Même pas peur aux coktails euphorizygomatisants de bonne humeur…

Il y en a pour tous les goûts, tous les âges, tous les rêves, tous les continents…

L’histoire est servie sur le pouce à table ou dans la rue, en apéro conte ou place de village.

Forme possible avec un musicien

cabaret contes 2

Cabaret Contes du Bon Jour

Avec Ludovic Souliman et, suivant les rendez-vous, les musiciens Laurent Azuelos, Alassane Kouyaté, Thierry Mouton, Jean Claude Roche…

Au cabaret du bonjour, c’est toujours la bonne heure, l’heure de se souhaiter bonjour même si le ciel est plein d’étoiles.

Bonjour, c’est un vrai bon jour, un bon jour pour se voir, pour s’écouter, pour chanter, pour trinquer, pour semer, pour s’aimer, un bon jour pour se retrouver, un bon jour pour faire la fête en ribambelles de mots, ivresse de dire et délires de nuit en fanfare de rire.

La parole libre et sans tabou est reine au cabaret du bonjour.

Un voyage entre contes et chansons, poésie et récits pour aller de Lune à soleil, de Leprest à Malo le Bienheureux.

Un cabaret contes pour inviter l’extraordinaire et le merveilleux, l’humour et l’amitié, la parole aimante et partagée.

Pour dire l’esprit du cabaret en quelques mots empruntés à l’inimitable sans cesse imiter, l’installateur d’antenne télé et le bricoleur de mots pour de rire, de rêve et de vivre, Bobby Lapointe :

Si on n’avait inventé les mots, on serait aussi con qu’un tire bouchon sans bouchon, un bouchon sans goulot, un goulot sans bouteille, une bouteille sans vin, un vin sans vigne, une vigne sans terre, une terre sans rien, ni personne pour trouver les mots qu’il faut pour parler du raisin et du vin en bouteille, et du verre trinqué et du mot chanté.

Cette forme Cabaret contes et récits a été créé pour la CCAS (CE d’EDF-GDF) et réalisé en 2010, 2011, 2012, 2013)

Deux Cabarets Contes du Bon Jour ont été créés à Mont Saint Martin en 2012, cabaret du Bonjour Fraternité et en 2013, Cabaret du bon jour Libereco.

Le Cabaret du Bonjour a été développé pour le festival de Vassivière en août 2013.