Hip Hop !

La légende du Hip Hop

Palais du Littoral, Grande Synthe dans le Nord, ouverture de la saison culturelle, j’ai présenté un récit Manque un papier, la parole a choqué, dérangé, les mots lancés, derrière la fumée d’une cigarette d’un homme de dos, parlaient d’une réalité, d’une vie, d’un espoir.

A la sortie, des jeunes viennent me voir:

– C’est la première fois qu’on entend une histoire sur nos pères, sur notre quartier. C’est bien !

Je leur demande qui ils sont et ce qu’ils font.

– Nous on danse. On fait du Hip Hop.

– C’est possible de venir vous voir.

– Pas de problème. On est tous les soirs à la salle de danse.

ça a commencé comme ça et de soir en soir, je les ai vus s’entraîner comme des fous. J’ai écouté leur histoire, la légende du Hip Hop.

Hip Hop

 

Mon premier souvenir de danse, c’est des mouvements que j’avais vu à la télé. C’était l’époque 84, 85, j’avais 10 ans et j’ai vu danser Michaël Jackson dans ses clips. Je regardais la télé et j’étais fasciné. Comment arriver à faire des choses pareilles ?

J’ai vu ça et j’ai voulu faire la même chose. J’étais tellement timide que je me cachais dans ma chambre pour m’entraîner. On n’avait rien pour enregistrer, il fallait attendre que le clip repasse à la télé pour apprendre et bien décortiquer les mouvements, pour comprendre comment il faisait. C’est là qu’est né mon amour pour la danse.

Dehors, on allait jouer au foot aux pieds des immeubles avec tous les copains. C’était du foot de rue, on était plein à se retrouver aux pieds des blocs. En discussion entre nous on se disait :

-T’as vu le dernier clip de Jackson ? T’as vu comme il fait ce mouvement là ?

On s’est rendu compte qu’on était plein à aimer ça et à essayer d’imiter les mouvements. C’est par le foot et les jeux dehors qu’est née la danse de rue. A l’époque, le hip hop n’existait pas, c’était de la danse de rue.

On se posait pas de questions, on aimait danser et on voulait danser.

C’est à cette période qu’est sorti Break Street. C’était le premier film sur la danse hip hop. On a vu ce film, juste avant de partir au collège. On a compris que là, c’était pas Michaël Jackson, c’était d’autres sons, c’était des figures au sol, c’était les gars avec les gants blancs et les grosses lunettes qui faisaient des ondulations. On s’est mis à les imiter pareil.

Comme il nous fallait un miroir, on allait près de la grande tour, là, il y avait un magasin COOP. Les portes d’entrée étaient en verre et on pouvait se voir dedans. On dansait devant, le soir, le dimanche. Les portes en verre du supermarché, pour nous, c’était notre miroir. Autrement, on était toujours aux pieds des blocs. On allait sur un terrain de foot pour faire les acrobaties sur l’herbe où on allait sur les bacs à sables et là, c’était aussi l’entraînement pour les acrobaties. C’est là, où on a appris à faire des saltos avant et des trucs comme ça. Et derrière l’ancien Palais, on avait découvert un bloc en béton pour faire nos mouvements au sol et, chose incroyable, il y avait une prise électrique, dehors, où on pouvait brancher notre poste. On avait notre scène avec une prise pour brancher notre poste, c’était Bercy !

Toute la ville était devenue un centre d’entraînement à la danse.

Au début, c’était que des garçons du quartier. Chacun avait commencé tout seul dans sa chambre et on s’est retrouvé à danser, s’amuser ensemble, dehors.  Au début, on était trois, puis quatre puis cinq et à un moment, on était jusqu’à vingt, vingt cinq, à danser dans tous les sens. Chacun avait son truc ; un, c’était les acrobaties, l’autre, les mouvements au sol, l’autre, la danse robot. On était toujours à plein et toujours dehors. Quand il neigeait ou il pleuvait, on dansait dans les entrées des blocs. On avait la grande tour, on était à danser dans l’entrée. Dès que quelqu’un arrivait, on s’arrêtait pour le laisser passer et on reprenait l’entraînement jusqu’à ce  qu’une autre personne arrive.

On a fait ça pendant des années avant d’avoir une salle.

Notre première salle, on était au collège, c’était le concierge qui nous laissait rentrer dans l’espace jeune.

Cet homme nous a aidés alors qu’il n’était pas obligé. Normalement, il n’avait pas le droit de nous laisser entrer. On était une douzaine à venir là. On était les premiers à être là mais quand la ville a créé l’espace jeune, les animateurs sont venus pour nous dire :

-Bon les jeunes venez. Il va falloir payer une inscription pour avoir une carte.

Il a fallu rentrer dans le système d’horaire, il a fallu cadrer. Puis, on nous a parlé de sécurité, qu’il fallait un animateur spécifique pour les acrobaties. On s’est dit qu’il fallait qu’on trouve autre chose pour rester libre de faire comme on voulait. On s’est débrouillé pour avoir une salle de sport à l’école Buffon. On était une dizaine de garçons au début, puis c’est monté jusqu’à trente ou quarante. On s’entraînait dans notre salle et après, on rentrait chez nous. Tous les soirs, on dansait.

Pour les parents, la danse, c’est pas bien, ça sert à rien. Pour eux, c’était d’abord l’école et après, la danse. Si on voulait sortir pour danser, avec mon frère, on était obligé d’avoir des résultats à l’école.

Mais nous, la danse c’était notre vie, on ne pensait qu’à ça, c’était plus que du plaisir.

Un jour, il y a eu un concours de danse. C’est là, où on a vu des danseurs d’autres villes et d’autres quartiers. On a vu que ça dansait partout. On a vu que cette vague de Hip Hop était passée partout, dans tous les quartiers, dans toutes les villes.

A quinze ans, on a été voir une dame à la mairie qui nous aidait pour faire des activités. On lui a parlé de la danse. On lui a dit qu’on aimerait bien faire de petits spectacles pour les fêtes de quartier.

-Bon, je vais vous trouver une date et un lieu.

Ça a été notre premier truc de danse. Mais il fallait pas que nos parents nous voient faire ça. On s’est retrouvé à trois à le faire pour une fête de quartier. On faisait deux chorégraphies qu’on avait répétées comme des malades. Le public criait, les gens frappaient des mains. Ce jour là, l’ASTV était là pour filmer et on devait passer sur la télé locale mais pas question que nos parents nous voient. On a été voir le caméraman pour lui dire de ne pas filmer nos visages, ni le haut des corps.

Nous, quand on regardait la télé, le soir, avec nos parents, on voyait que les pieds. Nous on savait que c’était nous mais nos parents, non. Les parents disaient :

-Ah ! C’est bizarre, on voit pas leurs visages.

Ils l’ont su après par des voisins. Ils n’étaient pas trop d’accord. Dès qu’il y avait un problème à l’école, c’était à cause de la danse et alors, la danse, c’était mauvais. On en parlait entre nous. Des fois, un manquait parce qu’il avait volé un truc et il était puni par ses parents alors, on lui disait :

-Arrête de déconner, sinon, tu pourras plus venir et comment on fait sans toi ?

On était un groupe soudé par la danse. Chacun venait s’entraîner et repartait avec ce qu’il était, bon ou mauvais.

Au lycée, on a continué dans la salle de sport tous les midis. C’est grâce à un prof de sport qu’on a pu l’avoir. Ce prof, on a su plus tard qu’il était aussi danseur contemporain. Par hasard, un jour on l’a vu danser avec sa compagnie et on a compris.  Ce prof fait partie des gens qui nous ont vraiment aidés, qui nous ont fait confiance, comme la femme de la mairie ou le concierge de notre première salle. Si il n’y avait pas eu ces gens, on aurait pu basculer dans le rejet et dans la haine comme d’autres jeunes des quartiers. Il faut du positif pour pas basculer dans le négatif.

On était adolescent mais nous notre truc, c’état pas les filles, mais le hip hop d’abord. Pour nous, c’était trop fort de vivre ce qu’on vivait en spectacle, de vivre cette joie avec les gens. Les gens applaudissaient, criaient et tapaient des mains.

Un jour, le chorégraphe de Janet Jackson a organisé sur Roubaix une audition pour sélectionner des danseurs de hip hop pour une tournée professionnelle. Il y avait près de quatre cent à cinq cent danseurs venus d’un peu partout. On  a été dix danseurs de Grande-Synthe de sélectionnés sur seize. On s’est rendu compte de notre niveau ce jour là.

Tournée pendant deux mois en France, les danseurs ont été payés, nourris, logés. Une tournée avec un chorégraphe américain, c’était le rêve pour nous.

Le chorégraphe américain comprenait pas comment on faisait pour danser si vite. Nous, on lui a expliqué qu’on dansait pas plus vite que sur la vidéo de Break dance. Depuis des années, on faisait les  mouvements qu’on avait vus sur la vidéo de Break dance. Et là, on découvre que les vidéos qu’on regardait n’étaient pas au même format que les vidéos Américaines. En fait, quand elles ont été adaptées pour la France, elles ont été un peu accélérées. C’est pour ça qu’on dansait beaucoup plus vite que les danseurs Américains.  Pour nous, c’était la vitesse normale, c’était la vitesse des mouvements sur la cassette qu’on avait vu. Les Américains nous ont demandés :

-Comment ils font les Français pour danser à cette vitesse de dingue ?! C’est quoi ce truc de malade !

Notre force est venue de cette erreur de vitesse d’enregistrement de la cassette.

 

Après, j’ai réussi à avoir une autre salle sur l’Europe et là, c’était plus structuré, des filles ont commencé à venir s’entraîner avec nous.

A cette époque, j’avais eu mon bac, j’allais à l’université. J’avais moins de temps pour la danse.  J’ai eu mon DUT génie thermique mais, à l’époque, trouver du travail, ici, dans le Nord, pour ceux des quartiers, c’était encore pire qu’aujourd’hui. On te disait :

-Soit tu pars, soit t’auras pas de travail.

Des treize ou quatorze, d’origine étrangère comme moi qui ont eu le même diplôme, pas un n’a trouvé du travail ici. Ils sont tous partis sur Paris. Dans notre démarche, tu dois prendre en compte que tu es comme un étranger ici. Tu le sais, c’est réglé. Si tu vas chercher du travail, tu sais ça. Tu t’attends à ça.

Je suis le seul à être resté ici. Quand tu parlais de ça avec les profs, ils te disaient :

-C’est bon, tu vas pas nous sortir ton truc du racisme.

C’est simple de dire ça mais après, il faut le vivre. C’est là, où j’ai trouvé du travail dans un Quick. Tout le monde me disait :

-Woua ! Comment tu as fait pour avoir du boulot dans un Quick ?

Je leur disais :

-Mais attends, t’es malade ! Le Quick, c’est zéro, c’est rien.

-Quand même ! Comment t’as fait pour rentrer au Quick ?

C’était ça. C’était tellement incroyable pour nous de trouver du travail ici, à l’époque, qu’un boulot au Quick, c’était énorme.

A ce moment là, la danse était de coté, c’était mort pour moi. Tu te dis qu’avec des diplômes tu n’y arrives pas alors, la danse, c’est même pas la peine d’y penser.

Je continuais à aller de temps en temps danser avec les autres jeunes. Je me suis dis que c’était pas structuré, qu’il n’y avait rien alors que ça faisait des années qu’on était là. J’ai voulu monter un dossier pour montrer à la mairie ce qu’il y avait.

-Ouvrez les yeux. Voyez !

J’ai déposé un dossier en mairie en 98, à un gars du service culturel. Il me rappelle.

Il me rappelle pour me dire qu’il crée un emploi jeune à temps plein sur la ville pour le Hip Hop pendant cinq ans.

-Non ! C’est pas possible !

Là, il m’explique qu’ils font faire passer une annonce ANPE.

Je comprenais pas pourquoi faire passer une annonce alors que c’est moi qui avait monté le dossier et qui faisait l’activité sur le terrain. Il m’a dit que c’était la loi. L’annonce paraît partout et d’autres gars ont postulé. C’est des gens qu’on n’avait jamais vu nul part. A la fin, le gars de la mairie m’appelle pour me dire que c’était pas moi qui était pris mais un autre gars qu’on n’avait jamais vu. Comme par hasard, il s’appelait pas Abder ou Mohamed mais Anthony. Pour moi, c’était pas possible, c’était pas juste.

J’ai raconté tout ça aux autres danseurs, ils m’ont dit que c’était pas possible que j’ai pas le poste.

-Si c’est possible.

-Qu’est-ce que tu vas faire ?

-Je vais aller en mairie jusqu’à ce que j’ai une explication sur ce qu’il s’est passé.

-Nous, on vient avec toi.

A partir de là, j’ai été tous les jours en mairie avec trois autres danseurs pour savoir pourquoi ça c’était passé comme ça. On lâchait pas, on lâchait pas, on voulait une explication. A la fin, ils ont créé un autre poste pour moi. Je leur ai dit :

-Vous calmez le jeu mais on n’a toujours pas la réponse que l’on vous demande. Pourquoi vous ne m’avez pas pris sur le premier poste ?

On n’a jamais eu la réponse. C’est comme ça que j’ai été embauché.

J’ai voulu montré que la danse Hip Hop c’était quelque chose de bien. Tout de suite, j’ai lancé les cours avec les élèves des écoles du quartier. J’ai monté un groupe de danseur qui a cartonné. On a eu des premiers prix de spectacle à Paris. Les médias parlaient en bien de nous. On a été à Paris à l’opéra Bastille. La danse Hip Hop qui venait de la rue, qui ne devait servir à rien, gagnait des prix dans les concours avec d’autres styles de danse comme le classique, le jazz, le contemporain et dans les mêmes lieux, avec les mêmes jurys. Après, le regard des gens a changé en bien sur nous. Le hip hop à, peu à peu, eu sa véritable place.

J’étais en emploi jeune et il était possible d’être embauché à la mairie à la fin de mon contrat. Mais là, pour être fonctionnaire, il fallait être Français. J’étais né au Maroc et même si j’étais arrivé en France à l’âge de neuf mois, je n’étais pas Français. J’ai commencé à faire ma demande de naturalisation, trois ans, avant la fin de mon contrat d’emploi jeune. Je savais que c’était long et que beaucoup de gens, ici, n’avait pas réussi à l’obtenir. Je me suis présenté avec mes diplômes ; BAC, DUT, avec un papier de la mairie qui disait que pour que mon emploi jeune soit pérennisé, il fallait que j’obtienne la nationalité française. On m’a fait faire des tests de français. On m’a fait venir au commissariat de police pour passer ces entretiens. Je leur ai dis :

-Vous savez, avoir un BAC ou un DUT sans parler correctement le français, ça me paraît impossible.

-Monsieur, c’est la procédure.

Et là, à chaque fois, je revenais, c’était toujours un autre papier qu’il fallait ramener. Ça a duré un an, deux ans, trois ans. Comme je suis né au Maroc, je devais fournir des actes de naissance. C’est un document qui n’est valable que trois mois. Le Maroc, c’est à trois mille kilomètres et je ne peux pas aller là-bas tous les trois mois pour demander un acte de naissance. Chaque fois que j’y allais, j’en profitais pour le faire. Sinon c’était téléphoner à quelqu’un de la famille pour qu’il ait une dérogation pour qu’il puisse l’obtenir et ensuite me l’envoyer. A chaque fois que je retournais à la préfecture pour mon dossier, c’était :

-Votre dossier est bon. Ah ! Mais votre acte de naissance est périmé.

-Mais monsieur, c’est au Maroc les actes de naissance, je ne peux pas en avoir tous les trois mois.

-Oui mais c’est comme ça Monsieur. Il faut renouveler votre acte de naissance sinon votre dossier n’est pas valable.

Et à chaque fois, le dossier repartait. En plus, on ne te dit rien. On ne t’informe jamais si ça va aboutir ou pas. Tu attends sans savoir. Je pensais que je ne l’aurais jamais pour la fin de mon contrat. Je l’ai eu le 22 septembre 2003 et mon emploi jeune se terminait le 31 décembre.

Après, je suis arrivé avec mon papier à la mairie qui a fait tout de suite les formalités pour que je sois embauché.

Aujourd’hui, j’ai un poste à la ville de chargé de développement de la danse. Je continue aussi à monter des spectacles avec ma compagnie et à suivre le groupe de hip hop. Je ne suis pas seul, il y a d’autres danseurs qui donnent des cours et qui se forment professionnellement. Je suis heureux de voir ces jeunes qui se forment pour les métiers de l’animation, de la culture et de la danse.

On est parti des blocs, des entrées, à ce qu’on a aujourd’hui. Aujourd’hui, on a une salle de danse magnifique à l’Atrium, on a des salles de travail au Palais du littoral, on travaille avec des scolaires et des périscolaires, on prépare des spectacles, on fait des stages, de la résidence d’artiste. Maintenant, dans les cours de hip hop, on a des gens qui viennent de tous les quartiers, des pavillons aux blocs.

Aujourd’hui, le hip hop est dans la culture, il n’est plus que dans la rue. On se retrouve dans des scènes nationales, à discuter avec des chorégraphes, avec des penseurs, à monter des spectacles qui tournent sur des scènes de grand théâtre.

Je regarde tout mon parcourt, mon père qui est parti sans rien du Maroc, qui est passé par la mine et moi qui ai réussi à faire des études, qui ai eu la chance d’avoir ce travail dans la danse qui me plaît.

Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir vivre dans une maison avec le grand jardin pour les enfants mais je vois mes parents, eux, ils sont encore dans le bloc, dans le même bloc qu’à leur arrivée.

Mon histoire et celle du hip hop se croise et forme un tout. Au début, il y a eu des portes qui se sont ouvertes, des mains tendues et aussi tout le temps des barrières, parfois de grosses barrières. A chaque fois, j’ai cherché à contourner l’obstacle, à trouver des solutions. Au moment où j’ai été refusé sur le poste, j’aurais pu partir dans la haine, j’aurais pu tout claquer  mais non, j’ai toujours cherché des solutions.

On est parti d’un beau rêve d’enfant à la réalité d’aujourd’hui.

Lahcen, 34 ans.


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