La prison m’a sauvé la vie La Grande Oreille 2012

La prison m’a sauvé la vie

C’était, il y a tout juste un an. A l’avenir, ce sera pour toujours en 2010 à l’avenir…

2010, hier sur la terre, jeudi 9 décembre. Qui se souvient de ce jour noir sur les routes enneigées. Des gens par milliers bloqués dans leur voiture, prisonniers des flocons légers tombés du ciel.

Avant que ne se perde l’empreinte de ce jour, neige les flocons d’encre pour dire cette rencontre là sur la page blanche.

Métro Glacière, station bien nommée en ce jour de gelée, la neige glacée craque sous les pieds. Une femme en talons haut et jupe serrée marche, telle une funambule,  une main à plat sur le haut mur de pierre. La mode et le désir de plaire plus fort que l’hiver.

Nulle fenêtre percée dans le mur de meulière qui se perd vers le bleu du ciel.

J’y suis. Formalités d’usage, carte d’identité, sas un, sas deux, vider ses poches, offrir l’image de son corps sous rayons X. Autre porte, me voilà dans la cour arrière de la  Santé. Deux pigeons s’envolent au dessus du toit de la prison. Grille après grille, traverser les couloirs, monter et descendre des escaliers jusqu’à une dernière porte de barreaux d’acier blanche.

A l’intérieur, ça vit, ça marche, ça bouge, des hommes ; détenus, surveillants, balayeur, des femmes en uniformes. Les regards se croisent, les bouches s’ouvrent :

– Bonjour. Bonjour. Bonjour…

C’est un autre monde, un monde où on se dit bon jour. Il faut venir en prison pour retrouver cette parole née de la rencontre de deux humains. Ici, gardiens, agents d’entretien,  tout ce qui porte un uniforme est libre,  tous ceux qui n’en ont pas sont prisonniers, jean, baskets, jogging, les tenues des détenues sont libres.

Je réponds aux saluts et continue mon voyage. Dans ce labyrinthe de fer et de béton, chaque son résonne comme dans une caverne. Monter, descendre des escaliers jusqu’à une dernière porte de barreaux d’acier blancs. Une pièce très éclairée. Des étagères chargées de livres. C’est la médiathèque de la prison. J’apprends que dans cette prison pour hommes, les livres les plus empruntés  par les prisonniers sont Les livres de cuisine.

Qu’est-ce que je fais là et je repense au conte tant de fois entendu et raconté du crâne échoué sur la plage :

–        Qu’est-ce qui t’as amené là ?

–        La parole.

Ils sont là, douze hommes assis en cercle sur les fauteuils rouges de la médiathèque de la prison. Douze hommes assez jeunes forment un cercle. Les oreilles se tendent.

–        Je m’appelle Ludovic Souliman, je suis conteur et c’est pour vous raconter des contes que je suis là aujourd’hui.

C’est l’hiver, il a neigé comme hier et un homme sort de chez lui. Il contemple les champ recouverts de givre et de neige étincelant comme des champs de diamant sous les rayons du soleil levant. Il part au travail. Il a peur d’être en retard et là, il voit un oiseau frigorifié… L’oiseau imprudent finira sous les crocs du renard et la parole éclaire le récit et fait naître le rire et l’approbation.

–        Dans la vie, c’est parfois en pensant faire ton bien qu’on va te mettre dans la merde jusqu’au cou. Vrai ?

–        Vrai. Répond un de mes voisins.

–        Dans la vie, c’est pas forcément pour ton bien qu’on va te retirer de la merde. Vrai ?

–        Vrai.

–        Et dans la vie quand t’es dans la merde, il faut savoir éviter de faire du bruit si tu ne veux pas attirer des renards ou des ennuis. Tenez-vous le pour dit ! Comme disait ma grand-mère.

La glace est rompue. Les regards s’éveillent, les bouches sourient. Chacun s’ajuste sur sa chaise. Jeudi 9 décembre 2010, je suis venu rencontrer des détenus dans le cadre d’un projet conte développé entre la prison de la santé et le musée du quai Branly.

–        On peut avancer sa main, son bras et on peut les reculer. C’est vrai ?

–        C’est vrai. Me répond un homme

–        On peut avancer sa jambe et on peut la reculer. C’est vrai ?

–        C’est vrai.

–        On peut avancer son corps et on peut le reculer. C’est vrai ?

Hochement de tête, regards intrigués.

–        C’est vrai.

–        Mais la parole qui sort de la bouche, on ne peut pas la reprendre. La parole qui sort de la bouche peut faire le bien, peut faire le mal. Et le bien et le mal fait par la parole, nul ne peut l’effacer. On est esclave de sa parole.

–        C’est l’histoire d’une vieille femme…

Les devinettes et les contes se suivent, se questionnent, se répondent. Plus loin, deux chemins, lequel prendre. L’homme du conte réfléchit toujours avant de poser son pied  et d’aller et l’histoire, pas à pas fait son chemin, se tend vers son but.

–        Imaginez ! Vous quittez la prison.

–        Ça, on l’imagine bien.

–        Imaginez…

Le fil des contes se déroule et le voyage continue. Après l’imaginaire des contes je leur propose de parler d’eux.

–        Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens.

La porte de la parole s’ouvre et chacun donne son prénom, son lieu de naissance. La parole appelle la parole. Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens. Malek réagit :

–        Vous savez, si on est là, c’est pas par hasard. Il y a beaucoup de choses importantes qu’on a perdues en chemin pour se retrouver ici.

La parole circule de l’un à l’un, entre ceux du dehors et ceux enfermés dedans. Une heure et demi plus tard, chacun donne une poignée de main, les regards sont forts et tous me remercie.

–        Bloc A. Allez-y.

Le surveillant appelle les hommes à regagner leur cellule.

–        Bloc B. On y va.

Haffid, un détenu qui m’a demandé d’où venait mon nom vient vers moi. Toute la séance, il a écouté les histoires, la tête penchée en avant, profondément. Il a besoin de parler, sa bouche déborde de mots qui jaillissent à flots vifs.

–        Ton nom Souliman, c’est le nom d’un prophète. Il lui est arrivé tout un tas d’histoires. Il avait beaucoup de pouvoir. Il commandait à tous et tous lui obéissaient. Il commandait aux génies et aux démons. Il avait un anneau magique qui lui permettait de se rendre invisible et de parler le langage des animaux du plus petit au plus gros, de la fourmi à l’éléphant. Il était sage, il était un grand homme mais il a commis aussi des erreurs à cause du pouvoir. Le pouvoir entre les mains d’un mauvais roi peut conduire un pays et un peuple au pire. Tout le monde n’est pas bon pour le pouvoir. Le pouvoir même entre de bonnes mains peut faire du mal.

–        Ecoute, je vais te raconter.

C’est Souliman qui demande à une fourmi ce qu’il lui faut pour survivre pendant une année. La fourmi lui répond :

–        Je peux vivre une année entière avec les deux grains de riz que Dieu me donne.

Souliman entend ça et il dit à la fourmi :

–        Tu mens. Deux grains de riz ne peuvent suffire à nourrir une créature même aussi petite que toi.

–        Je n’ai pas menti.

–        Je vais t’enfermer une année entière dans une boîte avec deux grains de riz et on verra dans un an si tu es toujours en vie. Ta mort sera la preuve de ton mensonge.

Souliman enferme la fourmi dans une boîte avec seulement deux grains de riz. Un an plus tard, il ouvre la boîte et il voit la fourmi vivante. Elle a encore avec elle un grain de riz.

–        Comment as-tu fait pour vivre toute une année avec seulement un grain de riz ?

–        Tu vois avec les deux grains de riz que Dieu me donne, je sais vivre toute une année mais toi, tu n’es pas Dieu, tu n’es qu’un homme et je n’étais pas sûr de toi. Qui me dit que tu n’allais pas m’oublier. Alors, j’ai fait attention pour tenir plus longtemps.

–        T’as compris ! T’as compris ! La fourmi est toute petite mais c’est elle qui apprend quelque chose à Soliman.

Haffid est lancé, fébrile, les yeux plein de lumière, il a hâte de raconter encore. Il parle à cent à l’heure mais chacune de ces paroles se gravent en moi.

C’est une autre histoire de fourmi. Elle est très bien. C’est Soliman, encore une fois, il se rend invisible et il observe des fourmis. Il en voit trois. Il y en a une qui porte un grain de blé à une autre fourmi. Elle lui donne et elle lui dit :

–        Tiens, voilà un grain de blé.

La deuxième fourmi prend le grain de blé et l’apporte à une troisième et lui dit :

–        Tiens, voilà un grain de blé.

La troisième fourmi prend le grain et va le cacher. La première fourmi apporte un deuxième grain de blé à la deuxième.

–        Tiens voilà un deuxième grain de blé.

–        Tiens voilà un troisième grain de blé.

–        Tiens voilà un troisième grain de blé.

A chaque fois, la troisième fourmi a caché le grain de blé. A la fin, les trois fourmis se retrouvent et les deux premières demandent à la troisième où elle a caché les grains de blé. Elle leur montre la cachette mais les fourmis regardent, il n’y a plus de blé. Les trois grains de blé ont disparu. En fait c’est Soliman qui s’est amusé à prendre les trois grains pour voir comment les fourmis allaient réagir. Il entend les deux premières fourmis d’accuser la troisième d’être une voleuse. Elles appellent les autres fourmis pour juger la voleuse. Le tribunal des fourmis se réunit et les fourmis disent à la voleuse:

–  En volant trois grains de blé tu as commis une faute grave, très grave. Tu prends pour toi ce qui est pour tous.

La fourmi  se défend mais personne ne la croit. Elle est condamné à mort et aussitôt les autres fourmis se jettent sur elle et la tuent. Soliman voit tout ça. Il remet les trois grains de blé à leur place mais il est trop tard. Les fourmis voient les grains de blé et cette fois, elles se mettent en colère après les deux fourmis qui avaient accusées la troisième. soliman entend les deux premières fourmis accuser la troisième d’être une voleuse. C’est des cris de haine et de vengeance parmi le petit peuple des travailleuses.

Soliman voit tout ce malheur dont il est cause et des larmes coulent de ses yeux et tombent sur le sol. Les larmes tombent parmi les fourmis qui lèvent leurs têtes:

– Qui est ici invisible parmi nous?

Soliman redevient visible et avoue que c’est lui qui avait enlevé les trois grains de blé et qu‘il regrette son geste.

– Pourquoi as-tu fait une chose pareille?

– Par curiosité. Pour voir comment vous alliez réagir. Je ne savais pas et je m’excuse.

– Par ta faute, une innocente est morte et nous nous sommes querellés. Tu as fait un grand mal parmi nous et même si la vie continue à chacun de nos pas, nous porterons le fardeau de ces actes. Il n’y a pas de petite vie.  Dieu a fait sur la terre des petites et des grosses créatures et toute vie doit être respectée. Dieu a donné la vie à toutes ses créatures pour qu’elles en jouissent. Qui est tu pour te croire supérieur à Dieu toi qui n’est qu’un homme?

Haffid termine son récit et me demande encore:

– Tu as compris? Tu as compris?

Je lui demande pourquoi il n’a pas raconté ces histoires tout à l’heure pour les autres prisonniers.

– Ces histoires  nous apprennent beaucoup mais tout le monde ne peut pas les comprendre. Nous ne sommes que des hommes et notre destin est entre les mains de Dieu mais nous avons notre vie entre nos mains, le bien, le mal qu’on peut faire, c’est nous qui le faisons et Dieu n’a rien a voir dans tout ça.

D’histoire en histoire, la parole galope et défie le temps. Je raconte à Haffid,  un nouveau conte. A peine terminé, il ouvre la porte d’une nouvelle histoire. Sa langue rapide court, se précipite.

… C’est un roi. On dit de lui qu’il a été un bon roi. Il est vieux, très vieux. Il sent que sa mort est proche. Il n’a pas peur de la mort. Il sait que la mort est utile et que les vieux, qu’ils soient paysan ou roi doivent céder la place aux jeunes. Mais il a peur de la première nuit qu’il devra passer après sa vie. On raconte que cette première nuit, des anges descendent du ciel pour interroger celui qui est mort sur les actes de son vivant.

Le roi n’a pas d’héritier alors, il décide que celui qui accepterait de passer cette première nuit à ses cotés en tenant sa main , deviendra le nouveau roi. Partout, on fait porter la nouvelle:

Le roi recherche un homme assez bon pour tenir sa main et être enterré avec lui la première nuit de sa vie.

Il n’est pas dit que celui qui accepterait l’épreuve deviendrait roi. Partout, les hommes refusent, aucun ne veut être enterré vivant. Le vieil homme attend et inlassablement, ses messagers parcourent le pays. Enfin, un homme accepte. C’est un homme qui vit comme un ermite au milieu des bois. Il se nourrit de peu et vit dans la contemplation et la méditation des beautés du monde. Son seul bien est un couteau à longue lame qui lui sert à tout, à chasser, à couper, à creuser la terre. On le ramène au palais royal et on le présente au vieillard. Celui-ci attendait celui là depuis si longtemps qu’il lui prend la main et dans un denier souffle annonce devant tous:

– Ne me lâche pas la main avant demain et tu seras roi.

Le roi dit cela et meurt, sa main dans celle de l’homme. On prépare un trou large et profond dans la terre et on place les deux corps cote à cote. L’homme au couteau respire  sous terre grâce à une tube.   D’une main, il tient la main du roi et de l’autre, son couteau. Vient la première nuit. Deux anges descendent du ciel pour interroger le défunt et peser le poids de son âme. Mais il voit l’homme au couteau alors, ils décident de le questionner en premier. Ils lui demadent ce qu’il tient dans sa main et l’homme répond que c’est la main du roi.

– Non dans l’autre main?

– C’est un couteau.

– A quoi te sert ce couteau dans ta vie?

– A tout. A couper du bois par exemple.

– Quand tu coupes du bois, Est-ce que tu demandes à l’arbre de te pardonner la souffrance que tu lui causes?

Et ainsi de suite, les deux anges harcèlent le vivant de question sur l’usage qu’il fait de son couteau.

– Quand tu creuses la terre, pense- tu que c’est comme si tu enfonçais une lame dans le ventre de ta mère?

Toute la nuit, les deux anges épuisent l’homme de questions sur son couteau.

L’aube vient et les serviteurs du roi creusent la tombe et en retirent l’homme au couteau. Il est debout, le corps recouvert de terre. On l’acclame comme nouveau roi. Mais l’homme répond:

– Je ne veux pas être roi.

Il raconte la visite des deux anges et leurs questions sans fin sur le couteau.

– Moi qui vis de rien à l’écart du monde dans la solitude et la méditation, ils m’ont harcelé de questions sur mon couteau. Être roi, jamais!  A combien de questions terribles aura à répondre un roi à sa mort? Lui qui conduit la destinée d’un peuple, d’un pays tout entier. Lui qui a pour mission de faire régner la paix et la justice. Lui qui a pour devoir de permettre à tous, même aux plus pauvres, de vivre décemment. Lui qui doit résister à la tentation du pouvoir. C’est trop lourd pour moi. Je ne veux pas avoir à répondre à ces questions. Je ne suis pas fait pour être roi. Je ne suis roi que de moi et de mon couteau et c’est bien assez comme ça.

Haffid, son conte à peine terminé, me questionne, fébrile.

– T’as compris! T’as compris!

Il continue, rien ne peut l’arrêter.

– Ces histoires sont très fortes. J’ai appris beaucoup avec ces contes sur la vie, sur le bien et sur le mal.

– Bloc  E.

Le surveillant lui fait signe de le suivre. Haffid me serre la main vigoureusement et s’éloigne déjà vers la porte aux barreaux de fer. Brusquement, il s’arrête, se retourne.

– J’ai une dernière histoire à raconter. Il faut absolument que tu l’entendes. Elle n’est pas longue mais elle dit tout.

J’interroge le surveillant pour savoir s’il peut encore accorder cinq minutes au prisonnier et celui- ci accepte. Haffid avec un sourire d’enfant joueur pose une main sur mon épaule.

– Écoute! C’est encore l’histoire d’un roi…

Sa parole, dévale, déboule, mots  chuchotés en avalanches, ses mains dansent et scandent la parole, ses doigts caressent l’air, telle une harpiste pinçant les cordes de son instrument et ses yeux brillent de mille feux. Le temps s’arrête. J’emprunte ses mots, je traduis la parole de son corps.

… Ce roi, tu vois, a un serviteur esclave qui le suit comme son ombre. Partout où est le roi, l’esclave est, partout où va le roi, l’esclave va. A chaque fois que le roi a un problème ou une maladie, l’esclave lui dit:

– C’est pour ton bien! C’est pour ton bien!

A force ça énerve le roi. Il dit à l’esclave:

– En quoi quand je suis alité avec de la fièvre, le corps souffrant, cela peut-il me faire du bien?

– C’est pour ton bien la maladie. Ton corps après est plus fort. Ton esprit se réjouit de la santé retrouvé, du simple bonheur d’être debout.

Un jour le roi prend une orange et la coupe en deux avec un poignard mais le tranchant de la lame entaille profondément la paume de sa main. Le sang rouge se met à pisser et se mêle au jus de l’orange. Il paraît que c’est-ce jour là que sont nés les oranges sanguines. Vite, l’esclave se précipite et lui fait un pansement pour arrêter l’hémorragie. Tout en le soignant, il lui dit:

– C’est pour ton bien! C’est pour ton bien!

Le roi se met en colère après lui.

– Faut-il être sot! Je me tranche la main et tu me dis que c’est pour mon bien!

Le roi ordonne à ses gardes de jeter son esclave en prison. Il lui dit:

– Et sache que c’est pour ton bien que je te jette en prison.

Le roi n’arrive pas à calmer sa colère. Il descend aux écuries, fait seller son pur sang et part au galop, seul, vers la forêt. Il s’épuise à galoper, à sauter les fossés, à éviter les branches. Il fait corps avec son cheval. Il ne fait qu’un avec l’animal. Heureux, libre, il galope à travers la forêt. Enfin apaisé, il s’arrête. Il est en sueur, il reprend son souffle et regarde autour de lui. Jamais, il n’a été dans cette partie de la forêt. Il sent la douleur de sa plaie qui palpite dans la paume de sa main et pense encore qu’il faut être bête pour appeler un bien, ce qui est un mal. Il cherche son chemin mais plus il cherche plus il s’égare et s’enfonce au plus profond des bois.

Un homme surgit devant lui. Il est vieux, presque nu, un bâton tordu dans une main, un collier de crânes d’oiseau autour du cou. Le roi a entendu parler de certaines tribus sauvages qui vivent au cœur de cette forêt. Il explique à l’homme par geste qu’il est perdu. L’homme sourit et lève son bâton. Mais c’est un sourire qui fait peur. Le roi veut s’enfuir mais il est déjà encerclé par les sauvages, un filet l’attrape comme un poisson. On le transporte ligoté jusqu’à un village. La foule autour de lui pousse des clameurs de joie, les tambours se mettent à jouer. On déshabille le roi pour le sacrifier aux dieux de la tribu. On le met nu. Le roi se sent perdu. Il maudit son inconscience et sa colère qui l’ont poussé là. Le vieil homme au collier de crânes d’oiseau s’approche avec une massette tranchante. Il voit le pansement autour de la main du roi et le retire. Il voit la palie profonde. Et dans sa langue, il se met à crier :

– Cet homme est impur. Son sang a déjà été versé. Il ne peut plaire à nos Dieux.

On lui rend ses habits, son cheval, ses armes et sa liberté. Deux guerriers le guident à travers la forêt et l’abandonne près d’un chemin. Aussitôt rentré à son palais, il fait libérer son esclave. Il lui raconte toute l’histoire et à la fin lui dit :

-Tu avais raison, d’un malheur peut naître le bien. Si je ne m’étais pas couper la main, je serais mort aujourd’hui. Cette plaie m’a sauvé la vie. Mais ce qui a été vrai pour moi ne l’a pas été pour toi. En quoi, est-ce pour ton bien que tu as été en prison ?

– Mon roi si tu ne m’avais pas jeté en prison, je t’aurais accompagné car partout où tu vas je t’ai toujours accompagné. J’aurais été capturé avec toi dans la forêt. Comme je n’ai pas de plaie, c’est moi qui aurait été sacrifié. Tu vois la prison m’a sauvé la vie…

Haffid répète les paroles de l’esclave et me regarde :

– La prison m’a sauvé la vie…

Haffid s’est arrêté de parler. Le surveillant lui fait signe de le suivre. Haffid me saisit par les épaules. Je sens encore ses mains qui me serrent. Il plonge ses yeux dans les miens et encore une fois me répète :

-T’as compris ! T’as compris !

J’ai serré la main de cet homme qui allait regagner sa cellule et je lui ai souhaité courage et espoir. Je lui ai dis :

– J’espère à une prochaine fois, dehors.

Le surveillant a ouvert la grille et Haffid est parti.

Je repense aux paroles de l’esclave :

–        La prison m’a sauvé la vie.

Le roi a rendu sa liberté à l’esclave, il lui a donné de l’or et tout ce qu’il désirait mais l’homme libre a choisi de rester auprès du roi. Il lui a dit :

–        – C’est pour ton bien.

 

J’ai raconté ce récit à Halima et elle m’a dit qu’il y avait un verset du coran qui dit :

Ce que vous détestez le plus sera source de bien pour vous.

Dehors, la neige fondait et j’ai repris mon chemin à la rencontre de l’autre.

Mon cœur est mon âme.

 

La prison m’a sauvé la vie

C’était, il y a tout juste un an. A l’avenir, ce sera pour toujours en 2010 à l’avenir…

2010, hier sur la terre, jeudi 9 décembre. Qui se souvient de ce jour noir sur les routes enneigées. Des gens par milliers bloqués dans leur voiture, prisonniers des flocons légers tombés du ciel.

Avant que ne se perde l’empreinte de ce jour, neige les flocons d’encre pour dire cette rencontre là sur la page blanche.

Métro Glacière, station bien nommée en ce jour de gelée, la neige glacée craque sous les pieds. Une femme en talons haut et jupe serrée marche, telle une funambule,  une main à plat sur le haut mur de pierre. La mode et le désir de plaire plus fort que l’hiver.

Nulle fenêtre percée dans le mur de meulière qui se perd vers le bleu du ciel.

J’y suis. Formalités d’usage, carte d’identité, sas un, sas deux, vider ses poches, offrir l’image de son corps sous rayons X. Autre porte, me voilà dans la cour arrière de la  Santé. Deux pigeons s’envolent au dessus du toit de la prison. Grille après grille, traverser les couloirs, monter et descendre des escaliers jusqu’à une dernière porte de barreaux d’acier blanche.

A l’intérieur, ça vit, ça marche, ça bouge, des hommes ; détenus, surveillants, balayeur, des femmes en uniformes. Les regards se croisent, les bouches s’ouvrent :

– Bonjour. Bonjour. Bonjour…

C’est un autre monde, un monde où on se dit bon jour. Il faut venir en prison pour retrouver cette parole née de la rencontre de deux humains. Ici, gardiens, agents d’entretien,  tout ce qui porte un uniforme est libre,  tous ceux qui n’en ont pas sont prisonniers, jean, baskets, jogging, les tenues des détenues sont libres.

Je réponds aux saluts et continue mon voyage. Dans ce labyrinthe de fer et de béton, chaque son résonne comme dans une caverne. Monter, descendre des escaliers jusqu’à une dernière porte de barreaux d’acier blancs. Une pièce très éclairée. Des étagères chargées de livres. C’est la médiathèque de la prison. J’apprends que dans cette prison pour hommes, les livres les plus empruntés  par les prisonniers sont Les livres de cuisine.

Qu’est-ce que je fais là et je repense au conte tant de fois entendu et raconté du crâne échoué sur la plage :

–        Qu’est-ce qui t’as amené là ?

–        La parole.

Ils sont là, douze hommes assis en cercle sur les fauteuils rouges de la médiathèque de la prison. Douze hommes assez jeunes forment un cercle. Les oreilles se tendent.

–        Je m’appelle Ludovic Souliman, je suis conteur et c’est pour vous raconter des contes que je suis là aujourd’hui.

C’est l’hiver, il a neigé comme hier et un homme sort de chez lui. Il contemple les champ recouverts de givre et de neige étincelant comme des champs de diamant sous les rayons du soleil levant. Il part au travail. Il a peur d’être en retard et là, il voit un oiseau frigorifié… L’oiseau imprudent finira sous les crocs du renard et la parole éclaire le récit et fait naître le rire et l’approbation.

–        Dans la vie, c’est parfois en pensant faire ton bien qu’on va te mettre dans la merde jusqu’au cou. Vrai ?

–        Vrai. Répond un de mes voisins.

–        Dans la vie, c’est pas forcément pour ton bien qu’on va te retirer de la merde. Vrai ?

–        Vrai.

–        Et dans la vie quand t’es dans la merde, il faut savoir éviter de faire du bruit si tu ne veux pas attirer des renards ou des ennuis. Tenez-vous le pour dit ! Comme disait ma grand-mère.

La glace est rompue. Les regards s’éveillent, les bouches sourient. Chacun s’ajuste sur sa chaise. Jeudi 9 décembre 2010, je suis venu rencontrer des détenus dans le cadre d’un projet conte développé entre la prison de la santé et le musée du quai Branly.

–        On peut avancer sa main, son bras et on peut les reculer. C’est vrai ?

–        C’est vrai. Me répond un homme

–        On peut avancer sa jambe et on peut la reculer. C’est vrai ?

–        C’est vrai.

–        On peut avancer son corps et on peut le reculer. C’est vrai ?

Hochement de tête, regards intrigués.

–        C’est vrai.

–        Mais la parole qui sort de la bouche, on ne peut pas la reprendre. La parole qui sort de la bouche peut faire le bien, peut faire le mal. Et le bien et le mal fait par la parole, nul ne peut l’effacer. On est esclave de sa parole.

–        C’est l’histoire d’une vieille femme…

Les devinettes et les contes se suivent, se questionnent, se répondent. Plus loin, deux chemins, lequel prendre. L’homme du conte réfléchit toujours avant de poser son pied  et d’aller et l’histoire, pas à pas fait son chemin, se tend vers son but.

–        Imaginez ! Vous quittez la prison.

–        Ça, on l’imagine bien.

–        Imaginez…

Le fil des contes se déroule et le voyage continue. Après l’imaginaire des contes je leur propose de parler d’eux.

–        Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens.

La porte de la parole s’ouvre et chacun donne son prénom, son lieu de naissance. La parole appelle la parole. Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens. Malek réagit :

–        Vous savez, si on est là, c’est pas par hasard. Il y a beaucoup de choses importantes qu’on a perdues en chemin pour se retrouver ici.

La parole circule de l’un à l’un, entre ceux du dehors et ceux enfermés dedans. Une heure et demi plus tard, chacun donne une poignée de main, les regards sont forts et tous me remercie.

–        Bloc A. Allez-y.

Le surveillant appelle les hommes à regagner leur cellule.

–        Bloc B. On y va.

Haffid, un détenu qui m’a demandé d’où venait mon nom vient vers moi. Toute la séance, il a écouté les histoires, la tête penchée en avant, profondément. Il a besoin de parler, sa bouche déborde de mots qui jaillissent à flots vifs.

–        Ton nom Souliman, c’est le nom d’un prophète. Il lui est arrivé tout un tas d’histoires. Il avait beaucoup de pouvoir. Il commandait à tous et tous lui obéissaient. Il commandait aux génies et aux démons. Il avait un anneau magique qui lui permettait de se rendre invisible et de parler le langage des animaux du plus petit au plus gros, de la fourmi à l’éléphant. Il était sage, il était un grand homme mais il a commis aussi des erreurs à cause du pouvoir. Le pouvoir entre les mains d’un mauvais roi peut conduire un pays et un peuple au pire. Tout le monde n’est pas bon pour le pouvoir. Le pouvoir même entre de bonnes mains peut faire du mal.

–        Ecoute, je vais te raconter.

C’est Souliman qui demande à une fourmi ce qu’il lui faut pour survivre pendant une année. La fourmi lui répond :

–        Je peux vivre une année entière avec les deux grains de riz que Dieu me donne.

Souliman entend ça et il dit à la fourmi :

–        Tu mens. Deux grains de riz ne peuvent suffire à nourrir une créature même aussi petite que toi.

–        Je n’ai pas menti.

–        Je vais t’enfermer une année entière dans une boîte avec deux grains de riz et on verra dans un an si tu es toujours en vie. Ta mort sera la preuve de ton mensonge.

Souliman enferme la fourmi dans une boîte avec seulement deux grains de riz. Un an plus tard, il ouvre la boîte et il voit la fourmi vivante. Elle a encore avec elle un grain de riz.

–        Comment as-tu fait pour vivre toute une année avec seulement un grain de riz ?

–        Tu vois avec les deux grains de riz que Dieu me donne, je sais vivre toute une année mais toi, tu n’es pas Dieu, tu n’es qu’un homme et je n’étais pas sûr de toi. Qui me dit que tu n’allais pas m’oublier. Alors, j’ai fait attention pour tenir plus longtemps.

–        T’as compris ! T’as compris ! La fourmi est toute petite mais c’est elle qui apprend quelque chose à Soliman.

Haffid est lancé, fébrile, les yeux plein de lumière, il a hâte de raconter encore. Il parle à cent à l’heure mais chacune de ces paroles se gravent en moi.

C’est une autre histoire de fourmi. Elle est très bien. C’est Soliman, encore une fois, il se rend invisible et il observe des fourmis. Il en voit trois. Il y en a une qui porte un grain de blé à une autre fourmi. Elle lui donne et elle lui dit :

–        Tiens, voilà un grain de blé.

La deuxième fourmi prend le grain de blé et l’apporte à une troisième et lui dit :

–        Tiens, voilà un grain de blé.

La troisième fourmi prend le grain et va le cacher. La première fourmi apporte un deuxième grain de blé à la deuxième.

–        Tiens voilà un deuxième grain de blé.

–        Tiens voilà un troisième grain de blé.

–        Tiens voilà un troisième grain de blé.

A chaque fois, la troisième fourmi a caché le grain de blé. A la fin, les trois fourmis se retrouvent et les deux premières demandent à la troisième où elle a caché les grains de blé. Elle leur montre la cachette mais les fourmis regardent, il n’y a plus de blé. Les trois grains de blé ont disparu. En fait c’est Soliman qui s’est amusé à prendre les trois grains pour voir comment les fourmis allaient réagir. Il entend les deux premières fourmis d’accuser la troisième d’être une voleuse. Elles appellent les autres fourmis pour juger la voleuse. Le tribunal des fourmis se réunit et les fourmis disent à la voleuse:

–  En volant trois grains de blé tu as commis une faute grave, très grave. Tu prends pour toi ce qui est pour tous.

La fourmi  se défend mais personne ne la croit. Elle est condamné à mort et aussitôt les autres fourmis se jettent sur elle et la tuent. Soliman voit tout ça. Il remet les trois grains de blé à leur place mais il est trop tard. Les fourmis voient les grains de blé et cette fois, elles se mettent en colère après les deux fourmis qui avaient accusées la troisième. soliman entend les deux premières fourmis accuser la troisième d’être une voleuse. C’est des cris de haine et de vengeance parmi le petit peuple des travailleuses.

Soliman voit tout ce malheur dont il est cause et des larmes coulent de ses yeux et tombent sur le sol. Les larmes tombent parmi les fourmis qui lèvent leurs têtes:

– Qui est ici invisible parmi nous?

Soliman redevient visible et avoue que c’est lui qui avait enlevé les trois grains de blé et qu‘il regrette son geste.

– Pourquoi as-tu fait une chose pareille?

– Par curiosité. Pour voir comment vous alliez réagir. Je ne savais pas et je m’excuse.

– Par ta faute, une innocente est morte et nous nous sommes querellés. Tu as fait un grand mal parmi nous et même si la vie continue à chacun de nos pas, nous porterons le fardeau de ces actes. Il n’y a pas de petite vie.  Dieu a fait sur la terre des petites et des grosses créatures et toute vie doit être respectée. Dieu a donné la vie à toutes ses créatures pour qu’elles en jouissent. Qui est tu pour te croire supérieur à Dieu toi qui n’est qu’un homme?

Haffid termine son récit et me demande encore:

– Tu as compris? Tu as compris?

Je lui demande pourquoi il n’a pas raconté ces histoires tout à l’heure pour les autres prisonniers.

– Ces histoires  nous apprennent beaucoup mais tout le monde ne peut pas les comprendre. Nous ne sommes que des hommes et notre destin est entre les mains de Dieu mais nous avons notre vie entre nos mains, le bien, le mal qu’on peut faire, c’est nous qui le faisons et Dieu n’a rien a voir dans tout ça.

D’histoire en histoire, la parole galope et défie le temps. Je raconte à Haffid,  un nouveau conte. A peine terminé, il ouvre la porte d’une nouvelle histoire. Sa langue rapide court, se précipite.

… C’est un roi. On dit de lui qu’il a été un bon roi. Il est vieux, très vieux. Il sent que sa mort est proche. Il n’a pas peur de la mort. Il sait que la mort est utile et que les vieux, qu’ils soient paysan ou roi doivent céder la place aux jeunes. Mais il a peur de la première nuit qu’il devra passer après sa vie. On raconte que cette première nuit, des anges descendent du ciel pour interroger celui qui est mort sur les actes de son vivant.

Le roi n’a pas d’héritier alors, il décide que celui qui accepterait de passer cette première nuit à ses cotés en tenant sa main , deviendra le nouveau roi. Partout, on fait porter la nouvelle:

Le roi recherche un homme assez bon pour tenir sa main et être enterré avec lui la première nuit de sa vie.

Il n’est pas dit que celui qui accepterait l’épreuve deviendrait roi. Partout, les hommes refusent, aucun ne veut être enterré vivant. Le vieil homme attend et inlassablement, ses messagers parcourent le pays. Enfin, un homme accepte. C’est un homme qui vit comme un ermite au milieu des bois. Il se nourrit de peu et vit dans la contemplation et la méditation des beautés du monde. Son seul bien est un couteau à longue lame qui lui sert à tout, à chasser, à couper, à creuser la terre. On le ramène au palais royal et on le présente au vieillard. Celui-ci attendait celui là depuis si longtemps qu’il lui prend la main et dans un denier souffle annonce devant tous:

– Ne me lâche pas la main avant demain et tu seras roi.

Le roi dit cela et meurt, sa main dans celle de l’homme. On prépare un trou large et profond dans la terre et on place les deux corps cote à cote. L’homme au couteau respire  sous terre grâce à une tube.   D’une main, il tient la main du roi et de l’autre, son couteau. Vient la première nuit. Deux anges descendent du ciel pour interroger le défunt et peser le poids de son âme. Mais il voit l’homme au couteau alors, ils décident de le questionner en premier. Ils lui demadent ce qu’il tient dans sa main et l’homme répond que c’est la main du roi.

– Non dans l’autre main?

– C’est un couteau.

– A quoi te sert ce couteau dans ta vie?

– A tout. A couper du bois par exemple.

– Quand tu coupes du bois, Est-ce que tu demandes à l’arbre de te pardonner la souffrance que tu lui causes?

Et ainsi de suite, les deux anges harcèlent le vivant de question sur l’usage qu’il fait de son couteau.

– Quand tu creuses la terre, pense- tu que c’est comme si tu enfonçais une lame dans le ventre de ta mère?

Toute la nuit, les deux anges épuisent l’homme de questions sur son couteau.

L’aube vient et les serviteurs du roi creusent la tombe et en retirent l’homme au couteau. Il est debout, le corps recouvert de terre. On l’acclame comme nouveau roi. Mais l’homme répond:

– Je ne veux pas être roi.

Il raconte la visite des deux anges et leurs questions sans fin sur le couteau.

– Moi qui vis de rien à l’écart du monde dans la solitude et la méditation, ils m’ont harcelé de questions sur mon couteau. Être roi, jamais!  A combien de questions terribles aura à répondre un roi à sa mort? Lui qui conduit la destinée d’un peuple, d’un pays tout entier. Lui qui a pour mission de faire régner la paix et la justice. Lui qui a pour devoir de permettre à tous, même aux plus pauvres, de vivre décemment. Lui qui doit résister à la tentation du pouvoir. C’est trop lourd pour moi. Je ne veux pas avoir à répondre à ces questions. Je ne suis pas fait pour être roi. Je ne suis roi que de moi et de mon couteau et c’est bien assez comme ça.

Haffid, son conte à peine terminé, me questionne, fébrile.

– T’as compris! T’as compris!

Il continue, rien ne peut l’arrêter.

– Ces histoires sont très fortes. J’ai appris beaucoup avec ces contes sur la vie, sur le bien et sur le mal.

– Bloc  E.

Le surveillant lui fait signe de le suivre. Haffid me serre la main vigoureusement et s’éloigne déjà vers la porte aux barreaux de fer. Brusquement, il s’arrête, se retourne.

– J’ai une dernière histoire à raconter. Il faut absolument que tu l’entendes. Elle n’est pas longue mais elle dit tout.

J’interroge le surveillant pour savoir s’il peut encore accorder cinq minutes au prisonnier et celui- ci accepte. Haffid avec un sourire d’enfant joueur pose une main sur mon épaule.

– Écoute! C’est encore l’histoire d’un roi…

Sa parole, dévale, déboule, mots  chuchotés en avalanches, ses mains dansent et scandent la parole, ses doigts caressent l’air, telle une harpiste pinçant les cordes de son instrument et ses yeux brillent de mille feux. Le temps s’arrête. J’emprunte ses mots, je traduis la parole de son corps.

… Ce roi, tu vois, a un serviteur esclave qui le suit comme son ombre. Partout où est le roi, l’esclave est, partout où va le roi, l’esclave va. A chaque fois que le roi a un problème ou une maladie, l’esclave lui dit:

– C’est pour ton bien! C’est pour ton bien!

A force ça énerve le roi. Il dit à l’esclave:

– En quoi quand je suis alité avec de la fièvre, le corps souffrant, cela peut-il me faire du bien?

– C’est pour ton bien la maladie. Ton corps après est plus fort. Ton esprit se réjouit de la santé retrouvé, du simple bonheur d’être debout.

Un jour le roi prend une orange et la coupe en deux avec un poignard mais le tranchant de la lame entaille profondément la paume de sa main. Le sang rouge se met à pisser et se mêle au jus de l’orange. Il paraît que c’est-ce jour là que sont nés les oranges sanguines. Vite, l’esclave se précipite et lui fait un pansement pour arrêter l’hémorragie. Tout en le soignant, il lui dit:

– C’est pour ton bien! C’est pour ton bien!

Le roi se met en colère après lui.

– Faut-il être sot! Je me tranche la main et tu me dis que c’est pour mon bien!

Le roi ordonne à ses gardes de jeter son esclave en prison. Il lui dit:

– Et sache que c’est pour ton bien que je te jette en prison.

Le roi n’arrive pas à calmer sa colère. Il descend aux écuries, fait seller son pur sang et part au galop, seul, vers la forêt. Il s’épuise à galoper, à sauter les fossés, à éviter les branches. Il fait corps avec son cheval. Il ne fait qu’un avec l’animal. Heureux, libre, il galope à travers la forêt. Enfin apaisé, il s’arrête. Il est en sueur, il reprend son souffle et regarde autour de lui. Jamais, il n’a été dans cette partie de la forêt. Il sent la douleur de sa plaie qui palpite dans la paume de sa main et pense encore qu’il faut être bête pour appeler un bien, ce qui est un mal. Il cherche son chemin mais plus il cherche plus il s’égare et s’enfonce au plus profond des bois.

Un homme surgit devant lui. Il est vieux, presque nu, un bâton tordu dans une main, un collier de crânes d’oiseau autour du cou. Le roi a entendu parler de certaines tribus sauvages qui vivent au cœur de cette forêt. Il explique à l’homme par geste qu’il est perdu. L’homme sourit et lève son bâton. Mais c’est un sourire qui fait peur. Le roi veut s’enfuir mais il est déjà encerclé par les sauvages, un filet l’attrape comme un poisson. On le transporte ligoté jusqu’à un village. La foule autour de lui pousse des clameurs de joie, les tambours se mettent à jouer. On déshabille le roi pour le sacrifier aux dieux de la tribu. On le met nu. Le roi se sent perdu. Il maudit son inconscience et sa colère qui l’ont poussé là. Le vieil homme au collier de crânes d’oiseau s’approche avec une massette tranchante. Il voit le pansement autour de la main du roi et le retire. Il voit la palie profonde. Et dans sa langue, il se met à crier :

– Cet homme est impur. Son sang a déjà été versé. Il ne peut plaire à nos Dieux.

On lui rend ses habits, son cheval, ses armes et sa liberté. Deux guerriers le guident à travers la forêt et l’abandonne près d’un chemin. Aussitôt rentré à son palais, il fait libérer son esclave. Il lui raconte toute l’histoire et à la fin lui dit :

-Tu avais raison, d’un malheur peut naître le bien. Si je ne m’étais pas couper la main, je serais mort aujourd’hui. Cette plaie m’a sauvé la vie. Mais ce qui a été vrai pour moi ne l’a pas été pour toi. En quoi, est-ce pour ton bien que tu as été en prison ?

– Mon roi si tu ne m’avais pas jeté en prison, je t’aurais accompagné car partout où tu vas je t’ai toujours accompagné. J’aurais été capturé avec toi dans la forêt. Comme je n’ai pas de plaie, c’est moi qui aurait été sacrifié. Tu vois la prison m’a sauvé la vie…

Haffid répète les paroles de l’esclave et me regarde :

– La prison m’a sauvé la vie…

Haffid s’est arrêté de parler. Le surveillant lui fait signe de le suivre. Haffid me saisit par les épaules. Je sens encore ses mains qui me serrent. Il plonge ses yeux dans les miens et encore une fois me répète :

-T’as compris ! T’as compris !

J’ai serré la main de cet homme qui allait regagner sa cellule et je lui ai souhaité courage et espoir. Je lui ai dis :

– J’espère à une prochaine fois, dehors.

Le surveillant a ouvert la grille et Haffid est parti.

Je repense aux paroles de l’esclave :

–        La prison m’a sauvé la vie.

Le roi a rendu sa liberté à l’esclave, il lui a donné de l’or et tout ce qu’il désirait mais l’homme libre a choisi de rester auprès du roi. Il lui a dit :

–        – C’est pour ton bien.

 

J’ai raconté ce récit à Halima et elle m’a dit qu’il y avait un verset du coran qui dit :

Ce que vous détestez le plus sera source de bien pour vous.

Dehors, la neige fondait et j’ai repris mon chemin à la rencontre de l’autre.

Mon cœur est mon âme.

Ludovic Souliman  Décembre 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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