Manque un papier

Le souhait le plus cher de mon père était de mourir Français.

 

Le souhait le plus cher de mon père était de mourir Français. Mais ce combattant des forces Françaises libres, remercié pour tous ses services rendus à la patrie, parlait médiocrement le français comme le stipule la lettre du ministère des affaires sociales en réponse à la demande de naturalisation qu’il avait faite trois ans plus tôt. Le choc aurait été trop violent pour lui. J’ai caché la lettre de ce refus à mon père. Je lui ai dit qu’il était trop vieux.

Jacques

Texte affiché au musée de l’émigration à Paris

 

Manque un papier !

Mes enfants sont nés en France, ils sont tous Français mais moi je suis toujours Turc.

J’ai demandé la nationalité Française. J’ai pas encore de réponse. Ma dernière demande est du mois de septembre 2006.

J’ai demandé à devenir Français parce que je suis ici depuis 34 ans. Je suis comme le Français maintenant.

Qu’est ce que j’ai à faire en Turquie ?

Même pour l’enterrement j’ai demandé à le faire ici. Qui viendrait visiter ma tombe en Turquie ? Personne.

Là-bas, c’est où je suis né, c’est où j’ai grandi. J’aime bien aller visiter mais j’ai plus personne là bas. Là-bas, c’est des souvenirs.

C’est la France qui m’a donné à manger, c’est la France qui m’a logé.

Moi, j’ai donné mon travail et la France m’a nourri et logé.

Et puis, j’ai eu ma femme et mes enfants, ici, en France. Ma tête est ici avec mes enfants. Mes racines, c’est ici maintenant.

C’est pourquoi j’ai demandé pour être Français.

J’ai pris ma décision il y quelques ans en arrière. J’ai mis mon costume et j’ai été demandé pour être naturalisé.

J’ai commencé mon premier dossier de naturalisation en 2002. Mes enfants m’ont aidé à écrire bien le dossier en Français.

J’ai ramené tous les papiers à la sous-préfecture.

Un monsieur au bureau m’a dit :

-Il manque un papier Monsieur.

J’ai ramené ce papier une autre fois.

-Non, c’est un autre papier qui manque.

J’ai ramené l’autre qui manque.

Il me dit :

-C’est encore un autre papier qui manque.

A chaque fois, c’était un toujours un papier qui manque.

Chaque fois je ramenais le papier et toujours, il manquait un papier.

Et il manque ça et encore ça et encore ça !

Comme ça, plusieurs fois par an en 2002, 2003 jusqu’en 2006.

Chaque fois, c’était pas bon. Chaque fois, c’était :

-Manque un papier ! Manque un papier !

Chaque fois, tout ce qu’il me demandait, je le ramenais.

Pendant quatre ans, c’était toujours le même homme derrière son bureau. Chaque année, il m’obligeait à ramener de nouveaux papiers.

Des fois, je ramenais les dossiers et je les jetais de colère à la maison. Les enfants me disaient :

-Calme-toi papa !

Je ne comprenais pas pourquoi il me faisait ça à moi.

Je restais calme devant lui mais il me faisait mal. Il ne regardait même pas mon visage, il regardait les papiers et il disait :

-Il manque un papier Monsieur.

Il me regardait jamais.

C’était toujours :

-Manque un papier.

En 2006, je suis arrivé avec tous les papiers et là, l’homme n’était pas là. C’était une femme à sa place. Je lui ai donné tous les papiers. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas besoin de tous ces papiers, que ça servait à rien pour la naturalisation. Elle m’a juste pris ma photocopie de ma carte d’identité Turc. Il me restait haut comme ça de papiers dans les mains.

Maintenant, j’attends la réponse. Je ne suis pas pressé.

J’espère avoir la nationalité Française avant les élections présidentielles pour pouvoir voter.

Le deux avril, j’aurai soixante ans et peut-être que je serais Français pour mes soixante ans.

Octobre 2007, huit mois plus tard…

J’ai eu mes soixante ans mais je ne suis toujours pas Français.

Demain, je dois faire renouveler ma carte de séjour pour pouvoir rester en France. Depuis trente quatre ans, j’ai ma carte de séjour comme étranger. Je suis toujours Turc. Et j’attends pour devenir Français…

J’avais l’espoir mais ça n’a pas marché. Ils m’ont rappelé pour me dire de donner encore d’autres papiers que j’avais déjà donnés avant. Alors, j’ai donné les nouveaux papiers. J’y comprends rien.

J’ai appelé plusieurs fois et ils m’ont dit d’attendre, que j’allais recevoir quelque chose.

Alors, j’attends.

J’attends. Mais j’ai toujours rien reçu, j’ai pas de réponse, rien.

J’attends.

Mai 2008.

J’ai eu 61 ans le mois dernier.

Maintenant, j’ai abandonné pour devenir Français. C’était toujours à demander quelque chose, toujours quelque chose qui manque, jamais les bons papiers.

Je suis tombé en colère contre eux. Je leur ai dis pourquoi vous faites ça à moi ? Ils ont rien dit.

J’ai laissé tomber. C’est dommage, j’aurais bien aimé devenir français.

Hamit, 61 ans.

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